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Friday, August 21, 2026

«Idiocracy», vision d’une société états-unienne en dégénérescence

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Rares sont les comédies qui parviennent à déceler la trajectoire politique de leur époque. Rare, aussi, qu’un cinéaste en vienne à dire, avec le recul, que son film était porté par une malédiction qui a fini par affliger le monde entier.

À l’approche de son 20e anniversaire, la comédie satirique Idiocracy (2006), du cinéaste américain Mike Judge, continue d’exercer une fascination pour avoir vu, bien avant les années Trump, le déclin de la société états-unienne, noyée dans l’imbécillité, la vulgarité et la politique spectacle.

En ligne, les comparaisons entre le film et les scènes de la vie politique ont afflué au lendemain de l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis en 2016, au point où le titre du film est devenu, au fil des ans, un hashtag utilisé sur X et sur d’autres réseaux sociaux. L’œuvre a récemment connu un regain d’intérêt, avec la deuxième présidence trumpienne et le 250e anniversaire du pays, allant se hisser en juillet dernier parmi les films qui représentent le mieux l’Amérique d’aujourd’hui, selon plusieurs lecteurs du New York Times.

À présent culte, le film avait pourtant fait peu de bruit à l’époque de sa sortie, après que la compagnie de production 20th Century Fox se fut curieusement abstenue d’en faire la promotion. Au micro du balado de Joe Rogan, en juin 2022, Mike Judge, aussi créateur de la série animée Beavis and Butt-Head, a évoqué un tournage éprouvant, plombé par des mésaventures et de lourdes coupes budgétaires en postproduction, en venant même à qualifier le film de « maudit ». « Et on dirait que la malédiction s’est propagée dans le monde entier. »

Bienvenue en 2505

Le récit, pour rappel, suit un soldat d’intelligence moyenne, Joe Bauers (Luke Wilson), et une travailleuse du sexe, Rita (Maya Rudolph), qui sont sélectionnés au début des années 2000 pour participer à une expérimentation militaire secrète qui doit les plonger en hibernation pour une durée d’un an. Les deux cobayes finissent toutefois par être oubliés par l’armée et se réveillent 500 ans plus tard, en 2505, dans une société états-unienne léthargique, abrutie par un déclin vertigineux du quotient intellectuel de l’humanité sur quelques siècles.

Déconcertés, Joe et Rita y découvrent un univers dystopique et kitsch dominé par la publicité, le divertissement et la politique spectacle. La technologie automatise l’essentiel des interactions humaines et des services, les universités sont désormais intégrées aux magasins Costco et le système judiciaire prend des airs de téléréalité. Habillés de vêtements de sport colorés en polyester, les citoyens s’avèrent incapables d’articuler une réflexion cohérente et se prélassent dans la surconsommation, le divertissement, la malbouffe et la pornographie, placés sous la surveillance d’un gouvernement qui les traque au moyen d’un code-barres tatoué sur leur bras.

Le décor est désertique, pollué à l’extrême, enveloppé à la direction photo d’une teinte jaunâtre qui rappelle le smog des feux de forêt. Puisque l’humanité est « devenue incapable de résoudre ses problèmes les plus élémentaires », des montagnes de déchets dominent le paysage et les infrastructures sont en ruine. Le sol, lui, est rendu infertile à l’agriculture depuis que l’eau a été remplacée par une boisson de type Gatorade, gracieuseté de la compagnie Brawndo, qui exerce un monopole féroce sur la société.

Pour compléter ce portrait, on trouve à la tête des États-Unis le président Camacho (Terry Crews), ex-lutteur et acteur porno adepte d’armes à feu, entouré de secrétaires incompétents qui ne comprennent rien aux affaires publiques. La Chambre des représentants, elle, prend les allures d’une arène de boxe ou de l’UFC, tandis que la chaîne Fox News continue de couvrir la joute politique.

Dressez les parallèles que vous voulez.

Les années « tièdes » de la présidence Bush

« Ce qui est particulier, c’est qu’on satirise les années Bush, alors que c’est tellement tiède, ces années-là, quand on les compare à aujourd’hui », observe Christophe Cloutier-Roy, directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.

Selon lui, le film se démarque parce qu’il a réussi à prédire l’incompétence et la politique spectacle qui règnent aujourd’hui à la Maison-Blanche, mais aussi le déclin de la culture et de la science au sein de la société américaine.

Il cite en exemple le match de l’UFC organisé à Washington dans le cadre du 250e anniversaire des États-Unis, qui rappelle naturellement certains aspects de la culture de masse (lowbrow culture) d’Idiocracy, dans lequel le protagoniste Joe, pour échapper à la peine de mort, doit lutter pour sa vie lors d’un combat de monster trucks. Le cabinet du président Camacho, lui, n’est pas sans faire écho à la nomination de Pete Hegseth à la Défense américaine ou de Robert Kennedy Jr. à la Santé, en dépit de l’absence de compétences requises. « C’était impensable en 2006 de penser qu’on pourrait avoir un tel degré d’incompétence », souligne l’expert de la politique américaine.

« Le mot-clé, c’est la politique spectacle, à mon avis. Avec Trump, on a laissé de côté, finalement, la nécessité d’avoir une politique qui se présente bien », résume-t-il.

« Prédiction technologique »

« Une comédie exagère le trait, donne dans l’emphase. Puis, c’est dans ce sens-là que la société est allée », remarque pour sa part Pierre Barrette, professeur titulaire à l’École des médias de l’UQAM.

« Ce qui me paraît assez prémonitoire dans le film, c’est qu’il imagine une société où pratiquement tout cherche à capter immédiatement l’attention », dit-il, et ce, bien avant la montée en puissance des réseaux sociaux, des téléphones intelligents ou des algorithmes.

Il conteste cependant la thèse eugéniste mise de l’avant au début du film, dans une séquence volontairement satirique où le déclin cognitif de la société est attribué à la reproduction effrénée et insouciante des personnes au faible quotient intellectuel, de surcroît pauvres et redneck, tandis que les citoyens les plus éduqués, aussi ridiculisés, tardent à procréer.

À ses yeux, la suite du scénario est beaucoup plus intéressante parce qu’elle montre que le déclin intellectuel de la société tient plutôt d’un « environnement qui valorise moins la complexité, l’argumentation, la connaissance ou l’expertise ».

« Idiocracy avait vu quelque chose d’important : dans un univers où tous les discours sont en concurrence pour attirer l’attention, le spectaculaire, le simple, le choquant ou le drôle dispose souvent d’un avantage sur le complexe et le nuancé, explique-t-il. C’est moins une prédiction technologique qu’une intuition très juste sur l’évolution de notre environnement médiatique. »

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