Ottawa a accordé de gré à gré le contrat de 13 millions pour ses formations sur l’IA générées par IA
Le ministre fédéral de l’Intelligence artificielle (IA) s’est déjà vanté d’avoir utilisé son pouvoir discrétionnaire pour accorder 13 millions de dollars à un institut d’IA albertain, sans passer par le processus habituel d’appel d’offres, pour obtenir trois formations sur l’IA au moins partiellement générées par cette technologie.
Quand le gouvernement fédéral a publié une vaste stratégie nationale insistant sur l’importance d’enseigner l’IA aux jeunes, le ministre Evan Solomon avait déjà en tête qui allait accomplir cette mission. Telle est du moins sa propre version des faits de la manière dont ont été dépensés ces millions auprès de l’Alberta Machine Intelligence Institute (AMII), en septembre, sur la simple base d’une bonne première impression.
« [Les responsables gouvernementaux] étaient, comme : “OK, qui on prend ?” Et j’ai dit que ce sera Cam Linke et AMII. Parce que la première fois que je suis venu ici, Cam a dit toutes les merveilleuses choses qui s’y passent […] J’étais, comme, ces gars-là, ils l’ont l’affaire [these guys get it] », a rapporté M. Solomon, candide, lors d’un discours tenu le 9 septembre dernier et publié en ligne.
Cam Linke, qui dirige AMII, siège aussi sur une instance fédérale, le Conseil consultatif en matière d’intelligence artificielle. Il a partagé la scène à au moins quatre reprises avec Evan Solomon depuis l’été 2025, lors de conférences ou d’annonces, et a été le tout premier invité du balado du ministre.
« On va avoir un pays entier où tout le monde parle la même langue autour de l’IA », l’entend-t-on dire à l’ex-journaliste devenu politicien au cours de cet épisode diffusé en septembre, qui cumulait à peine plus d’une centaine de visionnements sur YouTube au moment où ces lignes étaient écrites.
Voilà qu’AMII a publié le 21 septembre dernier une formation fédérale initialement ponctuée de vidéos unilingues anglaises et dont le titre avait été mal traduit. La version française enseignait des sigles incorrects, vraisemblablement hallucinés par une IA. AMII n’a jamais nié que des sections entières pouvaient avoir été créées par IA générative, ce qu’indique le logiciel Pangram, auquel Le Devoir a soumis des extraits.
Comme Duplessis
Deux experts consultés par Le Devoir ont de sérieux doutes quant au respect des normes élémentaires de gestion publique dans l’attribution de ce contrat, si l’on devait croire sur parole le récit présenté par le ministre. En temps normal, les gouvernements doivent afficher un appel d’offres pour l’acquisition de biens ou de services, afin de permettre aux fournisseurs intéressés de soumissionner.
Cette pratique encourage la concurrence et allège la facture, mais permet surtout « d’éviter qu’il y ait des entreprises chouchous », explique Nicholas Jobidon, professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). « Dans le cas du gouvernement Duplessis au Québec [jusqu’en 1959], il donnait systématiquement tous les contrats aux amis du parti. C’est comme ça que ça fonctionnait », illustre l’expert du droit des marchés publics.
L’anecdote du ministre Solomon est ponctuée de moments où il vante en long et en large les travaux « fantastiques » d’AMII. Elle est allée jusqu’à choquer l’ex-ministre québécois Rémy Trudel. « Ce n’est pas conforme aux règles de l’administration publique ! Les fonctionnaires doivent remettre le ministre à l’ordre », a réagi celui qui est aujourd’hui professeur associé à l’ENAP. Il ajoute que les contrats au-delà d’un certain seuil (25 000 $ pour les biens, 40 000 $ pour les services) doivent passer par un processus d’appel d’offres, sauf pour des exceptions bien précises.
Besoin de documenter
Le gouvernement peut par exemple conclure des contrats de gré à gré sur une base de protection de la sécurité nationale ou de l’intérêt public, mais encore faut-il documenter et expliquer ses raisons. Au contraire, le ministère Innovation, Sciences et Développement économique n’a jamais voulu expliquer au Devoir, ou même confirmer, l’absence d’appel d’offres pour ce contrat, une information pourtant publique.
« AMII possède une expertise considérable en matière d’éducation à l’IA, de perfectionnement de la main-d’œuvre et d’adoption de l’IA », se borne à répéter son porte-parole, Hans Parmar. Le ministère soutient que tout ce qui touche à ce contrat est confidentiel, mais a quand même précisé qu’il comportait des exigences de respect des langues officielles.
À la suite des révélations du Devoir, AMII a corrigé sa formation « L’IA pour tous : l’essentiel pour les étudiants », plusieurs semaines après sa mise en ligne. Une autre formation pour les enseignants a aussi été publiée, et finalement une troisième, destinée au grand public, est encore dans les cartons.
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