Le scandale de l’itinérance

Il y a très longtemps, j’ai visité le Québec du bout du monde pour une série dans La Presse, série qui m’avait emmené à Radisson, au pied de l’aménagement Robert-Bourassa, la centrale hydroélectrique LG-2.
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Au pied de ce qu’on appelle « l’escalier des géants », l’évacuateur de crues comptant 10 « marches » de 10 mètres de haut chacune, on mesure l’immensité du défi que fut la construction de LG-2.
Ici, loin de tout, fut bâti un ouvrage monumental pour éclairer une partie du Québec.
Tu regardes ça et tu mesures l’ampleur de l’exploit.
Un exploit de nos ingénieurs.
Un exploit de nos travailleurs.
Un exploit politique, aussi : Robert Bourassa y a cru et, à la Field of Dreams – « Build it and they will come » –, il en a imposé la construction.
Je me souviens d’avoir ressenti un petit frisson, au pied de cet escalier des géants : quand on s’y met, les Québécois, on sait faire.
Quand on veut, on peut.
Ce n’est pas une chronique sur l’hydroélectricité, sur notre expertise en barrages qui nous a rendus plus riches, plus libres de notre destin.
C’est une chronique sur l’itinérance.
C’est une semaine noire pour les itinérants.
À Granby, on a retrouvé un itinérant mort dehors, lundi.
À Montréal-Nord mercredi, une femme de 50 ans est morte dans l’incendie de sa tente, dans un petit campement. Elle n’est pas la première à mourir ainsi, de façon horrible.
À Longueuil, le même jour, un itinérant qui dormait dans un conteneur à déchets a failli mourir quand ledit conteneur a été vidé dans un camion à ordures. Il s’en est fallu de peu pour qu’il soit broyé à mort.
L’hiver approche, archiprévisible comme chaque année. Et comme tous les automnes, le milieu de l’itinérance « se mobilise », selon l’expression consacrée.
Les organismes communautaires interpellent « le politique », le politique s’interpelle lui-même : les élus municipaux interpellent les élus provinciaux… Mais rien ne bouge, ou presque. Le nombre d’itinérants continue à augmenter à Montréal, à Laval, à Longueuil, à Saint-Jérôme, à Granby, à Saint-Hyacinthe.
Même au bout du monde, à Sept-Îles, l’itinérance est un problème : on apprenait récemment que des itinérants trouvent refuge dans des bateaux remisés pour l’hiver, parce que les bateaux sont chauffés…
On annonce des millions pour le logement social, qui prend des années à construire. On annonce des mesures de concertation. Hier, la Ville de Montréal a annoncé la mise sur pied de haltes-chaleur.
La mairesse Soraya Martinez Ferrada a interpellé le provincial – comme sa prédécesseure le faisait avant elle – pour réclamer 20 millions supplémentaires.
Il est vrai que la solution n’est pas que municipale, même si on en demande beaucoup aux villes. C’est un problème social et il y a un ministère provincial pour ces problèmes : pensez au deuxième S du ministère de la Santé et des Services sociaux.
La Ville de Montréal n’est pas sans faute, remarquez.
On apprenait hier sous la plume de Philippe Teisceira-Lessard cette aberration honteuse : les avocats de la Ville de Montréal veulent faire fermer une maison de chambres de la Ville1, à Pointe-aux-Trembles (PAT), pour une question de… zonage.
PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE
La mairesse de Montréal a désavoué jeudi la procédure d’expulsion menée par la Ville à l’égard des résidants d’une grande maison de chambres de Pointe-aux-Trembles.
L’immeuble devrait abriter une résidence pour personnes âgées. Elle a été transformée en maison de chambres.
Qui y réside ?
Des pauvres qui, autrement, seraient dans la rue. Les fermetures de maisons de chambres depuis deux décennies ont par ailleurs produit beaucoup d’itinérants.
Mais les avocats de la Ville, depuis 2021, veulent faire fermer cette maison de chambres de PAT.
Ajoutez que les conditions de salubrité ne sont pas exactement idéales, aussi…
Mais c’est salement mieux que de dormir dans une tente, dans un boisé.
Pas grave : la Ville de Montréal veut la faire fermer.
La mairesse a juré qu’aucun résidant ne serait jeté à la rue. Mais elle n’a pas donné l’ordre à ses avocats de cesser les procédures. Et rien ne dit que le propriétaire, écœuré, ne mettra pas la clé sous la porte.
Qui perdrait, alors ? Pas les avocats de la Ville…
Les pauvres qui devraient aller dormir dans des tentes.
Quel est le lien entre les tentes de sans-abri et LG-2, Monsieur le chroniqueur ?
Le lien, c’est que l’itinérance est un chantier. Le lien, c’est que collectivement, nous avons déjà attaqué des chantiers compliqués avec l’énergie du diable et une volonté politique en acier. Comme pour les grands barrages.
Ça devait se faire, c’était nécessaire. Et on l’a fait ! Si nous n’avions pas construit ces barrages, nous aurions collectivement souffert.
Or, l’itinérance fait souffrir des Québécois. Elle a plusieurs causes, la première étant l’inabordabilité croissante des logements. Ça fait souffrir et mourir nos semblables.
Le premier ministre désigné, Paul St-Pierre Plamondon, fait de la lutte contre l’itinérance un dossier personnel.
Je ne veux pas sombrer dans le cynisme, je ne veux pas dire que, comme d’autres, il saura trouver les mots mais pas les gestes.
Je nous souhaite qu’il réussisse à harnacher nos talents et nos ressources de Québécois pour mettre fin à cette tare nationale : nos concitoyens qui souffrent et qui crèvent dans la rue comme jamais auparavant.
C’est un scandale.
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