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Sunday, September 20, 2026

Chats hybrides : on n’apprivoise pas les gènes sauvages

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Dans la cuisine des éleveurs Stéphane Savaria et Nathalie Babin, à Boucherville, en Montérégie, les chats qui se glissent entre nos jambes sont immenses : leurs pattes sont interminables, leurs oreilles, démesurées.

Sous certains angles, des airs de minous domestiques subsistent. Sous d’autres, ils nous donnent l’impression d’être en pleine savane.

Ils se promènent entre les murs du domicile des deux éleveurs ou dans les grands espaces extérieurs, équipés de nombreux jeux pour leur permettre de se défouler.

Ces chats sont tout sauf ordinaires : ce sont des savannahs. Leur mère est une chatte domestique, mais leur père est un serval, un fauve africain aux longues pattes, taillé pour les grands espaces. Dans la nature, sous le soleil du Kenya, en Afrique, le serval peut filer à près de 80 kilomètres à l’heure.

Un serval.

Le serval est un félin sauvage d'Afrique reconnaissable à son pelage tacheté, à son corps élancé et à ses très grandes oreilles.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

Le serval de Nathalie Babin et de Stéphane Savaria s’appelle Paco. Il miaule gentiment en fixant notre micro, le regard à la fois doux et perçant. Il ne connaît pas ça, alors il observe. [...] On te protège, rassure l’éleveuse.

Le couple déborde d’amour pour ses animaux.

La première génération issue de l’accouplement d'un serval et d'un chat donne des savannahs F1. Ce sont les plus grands et souvent ceux avec lesquels il est le plus difficile de cohabiter pour un propriétaire, parce que leur instinct sauvage est encore extrêmement présent. Plus on descend dans les générations, plus leur comportement se rapproche de celui du chat domestique.

Sur les réseaux sociaux, les savannahs sont devenus des vedettes : le mot-clic #savannahcat cumule plus d’un milliard de vues sur TikTok.

Les internautes raffolent de leurs silhouettes de guépards miniatures, de leurs bonds spectaculaires, de leurs coups de griffe, qui rappellent que les gènes de leur père — ou de leur grand-père — ne sont pas très loin.

La phrase qui revient tout le temps [chez les acheteurs de chats savannahs], c’est : "C’est mon chat de rêve!" explique Nathalie Babin, enthousiaste, aux petits soins pour ses bêtes.

Le rêve a un prix. Un savannah F1 se vend couramment entre 15 000 et 25 000 dollars canadiens chez les éleveurs. Croisé à son tour avec un chat domestique, un savannah F1 donnera un savannah F2, et ainsi de suite. À mesure que les générations passent, le félin s’éloigne génétiquement de son ancêtre sauvage.

De F4 à F8, les générations les plus répandues, les prix varient entre 2000 et 3000 dollars.

Des images de chats.

Les vidéos de chatons savannahs connaissent un vif succès sur les réseaux sociaux.

Photo : Instagram / Victoria Ross

Des propriétaires parviennent à cohabiter en harmonie avec ces animaux. Il faut toutefois que ceux-ci aient été bien élevés et que les maîtres sachent comment s’en occuper.

Mais il y a des éleveurs qui ne font pas le nécessaire, qui ne les socialisent pas, et c’est là que viennent les problèmes, explique Stéphane Savaria, pour qui ces animaux sont aussi attachants qu’exigeants.

C’est vraiment un autre monde, poursuit-il. Le savannah F1 est imprévisible. Il a toujours l’instinct de chasse. S’il voit quelque chose courir, il va partir courir après, que ce soit un enfant, un chien, un oiseau, vous…

Un savannah aux aguets.

Le chat savannah possède de très grandes oreilles plantées haut sur la tête, souvent ornées au dos de taches blanches bordées de noir appelées « ocelles », comme chez les grands félins sauvages.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

L’acheteur peut aussi avoir sous-estimé les besoins de l’animal en matière d’exercice physique et d’attention.

Nathalie veut donc avertir les potentiels clients de la charge que ces chats hybrides peuvent représenter : Êtes-vous prêts à ne pas partir en vacances? Avec un savannah F1, on ne peut pas laisser le chat libre à la maison…

Placide, le serval Paco contemple une carcasse par terre.

Ti-bébé, tu as mangé le lapin? lui lance Nathalie avec la voix qu’on prendrait pour amadouer un chaton. Il adore le lapin, mais on ne lui en donne pas tous les jours : ça coûte 20 dollars, sourit-elle, alors que Paco semble en vouloir davantage.

Le serval se lèche le museau.

Les servals comme Paco ont de très longues pattes et peuvent faire des bonds spectaculaires de trois mètres.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

Vague d'abandons

Joël Rioux est toujours amoureux des chats hybrides, mais désormais, il n’en élève plus : il a converti ses installations de Baie-du-Febvre, dans le Centre-du-Québec, en un refuge spécialisé pour félins hybrides abandonnés par leurs maîtres ou par des éleveurs.

Il est en train d’agrandir un enclos, où un immense savannah, Pablo, le plus grand du Québec, selon lui, se prélasse auprès d’une cascade artificielle.

Une famille a tenté pendant deux ans de composer avec la jalousie de Pablo envers les autres animaux, avant de jeter l’éponge. Il ne retournera probablement jamais dans une maison. Il y en a qui sont trop agressifs, qui ont pris de mauvais plis, explique Joël Rioux.

Il reçoit entre un et quatre appels par mois pour accueillir de nouveaux hybrides. La semaine dernière, il en a récupéré 21 d’un coup.

Il y a eu une explosion d’éleveurs après la COVID. Des gens ont vu l’argent, se sont improvisés éleveurs. Ça s’est propagé comme une traînée de poudre… Tout le monde voulait un savannah, mais sans avoir les informations. Ce qui a mené à une vague d’abandons. J’en suis arrivé à penser qu’il y en a trop, tout simplement.

Joël a notamment recueilli une femelle savannah F1 qui a changé de famille huit fois.

Sur les réseaux sociaux, on montre ce qui est beau, souligne-t-il. On montre un gros minou qu’on promène en laisse. Mais il y a un envers du décor : les nuits à réparer les cadrages de portes arrachés, les morsures. J’ai des collègues qui se sont presque fait amputer.

Un chat qui boit une goutte d'eau.

Il est essentiel de stimuler les chats savannahs pour éviter qu'ils ne s'ennuient.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

Face à la multiplication des abandons, plusieurs pays commencent à s’alarmer.

L’Australie interdit l’importation de chats savannahs. En France, les quatre premières générations d’hybrides sont soumises à un régime très strict. Dans l’État de New York, les savannahs des premières générations sont interdits comme animaux de compagnie.

Mais au Canada, il n’existe pas de régime uniforme. Un savannah peut changer de statut simplement en traversant une frontière provinciale, parfois même municipale.

La Colombie-Britannique vient cependant de resserrer la vis. Depuis mai, l’élevage et la vente de félins exotiques sont interdits et les quatre premières générations de chats hybrides – à l’exception des savannahs — sont considérées comme des espèces exotiques envahissantes.

Au Québec, ce n’est pas le cas, même si le ministère de l’Environnement et de la Faune constate une hausse des signalements et des interventions liés à ces félins.

Un serval du Kenya.

Le serval peut courir jusqu'à 80 km/h sur de courtes distances.

Photo : Getty Images / Dan Kitwood

Acheter un serval en cinq minutes au téléphone

Provinces, territoires et municipalités se partagent donc l’encadrement, laissant subsister des brèches d’une frontière à l’autre.

Joël Rioux dit d’ailleurs avoir observé plusieurs fois le même scénario : un Québécois trouve un serval chez un vendeur ontarien, où il n’y a pas d’interdiction provinciale générale et où les règles dépendent largement des municipalités, puis le ramène au Québec sans présenter de permis de garde, ce qui est pourtant obligatoire.

Nous avons voulu vérifier à quel point cette pratique était facile, en nous faisant passer pour un acheteur.

Une annonce publiée en ligne propose un bébé serval à 10 000 dollars. Nous contactons le vendeur en nous présentant comme un client installé à Montréal. Cinq minutes au téléphone suffisent pour que l’affaire soit conclue.

Nous : Tu livres à Montréal?

Vendeur : Oui, on est à 8 heures de route et on livre dans un hôtel en ville. Il reste un mâle pucé et vermifugé. C’est disponible dès après-demain.

Nous : Pas besoin de justificatifs?

Vendeur : Non, pas besoin.

Nous : Tu connais d’autres propriétaires de servals avec qui je pourrais discuter?

Vendeur : On a beaucoup de clients, mais ils évitent de se contacter à cause de certaines lois…

Aucun permis ne nous est demandé. Il est pourtant illégal de détenir ces animaux sans permis au Québec.

Un fauve africain de 20 kilos peut donc bel et bien circuler d’une province à l’autre, sous le radar.

Difficile de mesurer combien de ces animaux se promènent ainsi au Canada, reconnaît Jean-Philippe Dion, biologiste au ministère de l’Environnement et de la Faune du Québec.

C’est pour ça que les dénonciations publiques sont très importantes. Le ministère va enquêter sur chaque dénonciation. Il y a une réglementation, mais encore là, c’est comme la vitesse sur l’autoroute : ça n’empêche pas certains de la dépasser.

En 2019, en Colombie-Britannique, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) avait secouru 13 servals gardés dans des remorques sans lumière naturelle et sans accès à de l’eau.

Un reportage d'Alexis Gacon à ce sujet sera présenté à l'émission Tout terrain diffusée sur ICI PREMIÈRE dimanche à 10 h (HE et HA).

Un hybride qui regarde l'objectif.

Les mâles des premières générations d'hybrides savannahs (F1, F2, F3) sont presque systématiquement stériles.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

Forcer la nature

Certains servals sont achetés pour être gardés comme animaux exotiques de compagnie, d’autres servent à faire naître des savannahs.

Pour des associations de défense des animaux, la forte demande d’hybrides pousse certains éleveurs vers le trafic d’animaux sauvages, ce qui menace les félins rares dans leur milieu naturel.

Autrement dit, derrière le commerce que nous venons de tester peut se cacher aussi celui des chats hybrides.

Devant la facilité avec laquelle des servals circulent, la SPCA de Montréal réclame une législation fédérale pour harmoniser les règles d'un bout à l'autre du pays. Elle recommande d’interdire l’importation, l’élevage et le commerce des hybrides, tout en exigeant des propriétaires actuels de savannahs F1 à F3 qu’ils obtiennent un permis.

Même logique en Colombie-Britannique : la SPCA estime qu’une norme nationale devrait d’abord chercher à réduire l’offre. Car, selon elle, c’est précisément la facilité avec laquelle ces animaux peuvent être achetés qui nourrit la demande.

Deux chats Savannah se prélassent.

Le chat savannah bénéficie d'une espérance de vie pouvant atteindre 20 ans.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

Les deux organismes mettent aussi en cause le principe même de ce croisement.

Sur le papier, l’hybridation du chat et du serval est en effet vertigineuse : selon une étude génomique publiée l’an dernier dans le Journal of Heredity, les deux espèces sont séparées par quelque 13 millions d’années d’évolution (nouvelle fenêtre). Le savannah serait ainsi le plus divergent des hybrides félins élevés comme chats domestiques par rapport à ceux-ci.

François-Joseph Lapointe, biologiste et professeur à l’Université de Montréal, estime d’ailleurs que ces hybrides poussent très loin les limites de la sélection artificielle.

Toutes les races de chats ou de chiens sont des créations de l’homme par sélection artificielle, convient-il. Mais dans ce cas-ci, c’est à nos risques et périls : on force l’hybridation entre deux espèces qui, en milieu naturel, ne se rencontreraient jamais et ne s’hybrideraient jamais.

Plan très rapproché d'un chat hybride.

D'autres chats hybrides existent, comme le Chausie, issu de la reproduction d'un chaus, félin sauvage d'Égypte, et d'un chat domestique.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

À Boucherville, Stéphane et Nathalie ne cachent d’ailleurs pas la difficulté de ces croisements. On reste là pendant l’accouplement parce qu’on ne veut pas qu’il arrive quelque chose aux femelles, raconte Nathalie.

Le serval mâle est plus imposant que les chattes. L’accouplement peut donc être risqué pour elles. Et lorsqu’il fonctionne, une autre période délicate commence : la gestation du serval étant plus longue que celle du chat domestique, les petits de première génération peuvent naître prématurément. Parfois, seule la moitié d’une portée survit.

C’est très dur. Ils sortent beaucoup plus tôt… Et la maman veut souvent les tuer, elle ne les reconnaît pas. L’odeur n’est pas celle d’un chat : c’est mi-chat, mi-serval. Il y en a qui vont mourir, avec des organes non développés.

Pour la SPCA de Montréal, ces risques lors de l’accouplement, de la gestation et de la mise-bas s’ajoutent aux problèmes qui peuvent apparaître une fois l’animal devenu adulte.

Quand on est passionné, on comprend, assure l'éleveur Joël Rioux. On est prêt à passer par-dessus bien des problématiques. Les savannahs sont d’une intelligence incroyable. L’hybridation a sa place, mais pas pour tout le monde. Il faut supprimer les éleveurs de fonds de ruelle qui vendent à n’importe qui! Mais l’interdire complètement? Non.

Et il ne faut jamais oublier ce qu’on a voulu faire entrer dans son salon, insiste-t-il : Une petite morsure de temps en temps, ça réveille!

Plan rapproché du chat.

Pour des associations environnementales, les hybrides de chats et de félins sauvages ne conviennent pas à la plupart des foyers en raison de leurs besoins complexes.

Photo : Radio-Canada / Quentin Fabiani

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