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Thursday, October 15, 2026

Evo Morales: aujourd'hui en Bolivie «politiquement, les États-Unis commandent. Économiquement, le FMI décide»

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L'ancien président bolivien (2006-2019) Evo Morales, est l'invité de RFI ce 15 octobre 2026. Il a reçu le correspondant de RFI, Nils Sabin , dans son bastion du Tropique de Cochabamba, dans le centre de la Bolivie, où il vit retranché depuis 2 ans. Poursuivi par un juge pour traite de mineure, il rejette les accusations et défend son bilan politique. Entretien.

RFI : Evo Morales, cela fait maintenant deux ans que vous êtes retranché dans votre bastion du Tropique de Cochabamba, dans le centre de la Bolivie. Un juge du département de Tarija a émis un mandat d’arrêt contre vous, pour traite de mineure. On va y revenir. A certains égards, votre quotidien pourrait s’apparenter à celui d’un fugitif, est-ce que c’est le cas ?

Evo Morales : Parfois, des [sources] militaires ou de la police nous informent qu’il y a des plans [pour m’arrêter]. Par exemple, pour le 13 juin, l'actuel ministre de la Défense a dit : « le 13 juin Evo [doit être] arrêté, mort ou vif ». Alors, quand il y a ce type d’information, je sors peu d'ici. Et quand ils nous informent que les groupes de renseignement se sont retirés, alors je sors assister à des réunions, je vais travailler mon champ. Mais ces informations, je ne veux pas vous en parler, pour des raisons de sécurité.

Vous refusez de répondre à une convocation judiciaire dans le cadre d'une affaire de traite de mineure. Vous êtes accusé d’avoir eu une relation avec une mineur de 15 ans en 2015, alors que vous étiez président. Qu'est-ce que vous répondez à ces accusations ? Et pourquoi ne pas vous présenter devant la justice ?

Depuis 30, 35 ans, on m'accuse. Evo, terroriste. Evo, narcotrafiquant. Avec l’ancien président Luis Arce, ils ont seulement ajouté « Evo pédophile ». Dans cette affaire de Tarija, est-ce que je connais la jeune fille ? Oui. Mais elle ne porte pas plainte et sa famille non plus. Donc s'il n'y a pas de victime, il n'y a pas de délit.

Il y a quelques semaines ou quelques mois, je n’étais pas au courant mais la présumée victime a envoyé une lettre au juge qui disait « je n’ai jamais été victime, jamais il y a eu de traite ». Elle a envoyé une autre lettre au procureur, expliquant : « fermez cette enquête, n'utilisez pas mon nom pour cette affaire ». Alors, cela démontre totalement que c'est une accusation injuste. En résumé, c'est une affaire purement politique.

Ça c’est votre version des faits, la justice suit son cours. Revenons à la situation économique du pays. Depuis 2023, la Bolivie traverse une importante crise économique et il y a presque un an, la droite est revenue au pouvoir en Bolivie après 20 ans de gouvernement de gauche. Quel regard portez-vous sur la présidence de Rodrigo Paz ? 

Tout d’abord, la droite est revenue au gouvernement après 14 ans, s'il vous plaît. 14 ans. J'ai assumé la responsabilité de diriger la Bolivie en 2006. En 2019, il y a eu le coup d'État. Novembre, décembre, puis 2020, la dictature. Un an après, jour pour jour, nous avons récupéré la démocratie. Nous avons gagné avec 55 % [des voix], avec Luis [Arce] et David [Choquehuanca]. Même si après, nous nous sommes repentis d'avoir approuvé leur candidature. Luis Arce, dès son arrivée au pouvoir, il a appliqué les recettes du capitalisme, les recettes du Fonds monétaire international, de la droite. Donc ce n’est pas après 20 ans de gauche mais après 14 ans. 

Et maintenant, la droite revient, où-est-ce que nous en sommes ? Le commandement Sud [des États-Unis] vient ici se promener dans les casernes. Il y a l’USAID, l’agence américaine d’aide au développement, il y a la DEA, l’agence antidrogue américaine. Un membre du gouvernement des États-Unis se réunit avec notre gouvernement. À quoi sert le gouvernement ? Il ne sert plus [Rodrigo] Paz, mais les États-Unis. Et le gouvernement s'engage à renforcer les forces armées contre le narcoterrorisme. S'il vous plaît. Avant, ils nous accusaient de communisme. Maintenant, nous sommes des narcoterroristes. Et ce n’est pas juste la Bolivie, ou le Tropique [de Cochabamba], c’est pour toute l'Amérique latine. Ce que je veux montrer : c’est que politiquement, les États-Unis commandent. Économiquement, le Fonds monétaire international décide.

Depuis un an, le président Rodrigo Paz réalise un rapprochement diplomatique et sécuritaire avec les États-Unis : la Bolivie fait partie du « Bouclier des Amériques », et un accord de sécurité de 20 millions de dollars a été signé en juin. Est-ce que c’est une erreur selon vous ?

C'est une soumission ouverte et éhontée aux États-Unis. Bien sûr, nous devons avoir des relations diplomatiques avec tout le monde. Mais pas de soumission, pas de compromission. Malheureusement, en ce moment, ils transforment l'armée [bolivienne] en une police qui garde les ressources naturelles pour les multinationales. Et donc, le Bouclier des Amériques [c’est] pour soumettre l'Amérique latine, militairement, économiquement, politiquement.

Leur plan est de se réveiller, en tant que pays leader dans le monde, pour soumettre l'Amérique latine. Pour moi, comprenez-moi bien, les États-Unis sans l'Otan ne sont pas une puissance militaire. Les États-Unis sans le dollar ne sont pas une puissance économique internationale. C’est un pays qui sent mauvais. Ils provoquent des guerres pour vendre leurs armes. La vie ne les intéresse pas. Ils sont alliés avec des pays génocidaires comme Israël. C'est ça notre différence. Et le président qui se soumet au Bouclier des Amériques, aux États-Unis, sous prétexte de sécurité. Les États-Unis n'aident pas. Ils ne coopèrent pas. Ils investissent pour voler nos ressources naturelles.

Quand vous êtes arrivé au pouvoir en 2006, vous portiez avec la gauche deux revendications principales : remettre l'État au centre de l’économie après des années de néolibéralisme et faire exister politiquement les populations autochtones grâce à une nouvelle Constitution. Avec le recul, quel bilan faites-vous de cette politique ?

Pour gagner les élections de 2005, nous avons débattu avec le peuple, avec différents secteurs sociaux. Politiquement : la refondation, une assemblée constituante pour laisser derrière l'État colonial et créer le premier État plurinational. Qu'est-ce que la plurinationalité ? C'est l'unité dans la diversité. La Bolivie a beaucoup de cultures. Cette diversité culturelle est la richesse de notre identité.

Économiquement : la nationalisation. Nous avons nationalisé l'électricité. Avant, quand nous payions, nous payions les étrangers. Les télécommunications, l’entreprise Entel, nous payions aux Italiens, aux étrangers. Sur 100 % des revenus du gaz, 82 % étaient pour les étrangers, 18 % pour les Boliviens. En plus de ça, les contrats. Que disaient-ils ? Le titulaire acquiert le droit de propriété à la bouche du puits. C’était du pillage, du vol total.

Nous avons nationalisé, et nous ne sommes pas juste arrivés avec notre proposition en tant que leaders syndicaux. Tous les mouvements sociaux, les enseignants, les ouvriers, le secteur pétrolier, les mineurs, les paysans et les indigènes, tous ont manifesté pour la nationalisation. Et socialement, la redistribution des richesses. Cette redistribution des richesses nous a permis de passer de 38 % de pauvreté extrême à 12 %. C'est pour cela que le peuple se souvient, c'est pour cela qu’Evo reste pertinent. Et c'est pour cela qu’il subi cette persécution politique. 

Ce bilan reste malgré tout, critiqué, notamment par des économistes qui dès 2015, alors que lorsque vous étiez encore au pouvoir, alertaient sur les faibles investissements dans l'exploration d’hydrocarbures. Aujourd'hui, les exportations de gaz ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles étaient et le pays manque donc de dollars. Vous qui avez dirigé le pays de 2006 à 2019, est-ce que vous vous sentez responsable ?

On a exploré. Environ 18 lois ont été approuvées en 2015 et la plupart en 2017-18-19. Votés par le Congrès. Alors, on accuse faussement Evo de ne pas avoir investi. Et ce n’est pas tout, Rodrigo Paz s'est opposé à l'investissement à Tariquía. Le 16 mai 2018 : « le maire de la ville de Tarija, Rodrigo Paz Pereira, en conférence de presse a demandé au gouvernement national de préserver et protéger Tariquía en évitant l'exploration et exploitation d’hydrocarbures dans cette réserve nationale ». Dans son propre département, il s'y est opposé. Avec le coup d'État, tout a été annulé. Alors, qui est coupable du manque de gaz actuel ? 

Et pour le lithium ? La Bolivie possède de très grandes réserves de lithium, mais la plupart ne sont pas exploitées. Est-ce qu'il faut les privatiser pour en tirer profit ?

Constitutionnellement, les multinationales ne peuvent pas participer à l'exploitation des ressources naturelles du pays. Il faudrait qu’ils modifient la Constitution. Mais pour l’industrialisation, nous pouvons avoir des partenaires.

Evo Morales, comment est-ce que vous imaginez votre futur politique ? Est-ce que vous pourriez être candidat à l’élection présidentielle de 2030 ?

Ce n'est pas le moment de débattre de la candidature, maintenant, nous devons réfléchir à comment sauver la Bolivie. Mais je dis : moi, j'ai fait mon travail. Maintenant, je prends plus de plaisir à travailler ma parcelle/mon champ. Mais si je m'éloigne de ce mouvement, c’est possible qu’il se désorganise. Donc je suis obligé, comme dirigeant ou sans être dirigeant, comme candidat sans être candidat, d’accompagner le mouvement. Je suis conscient de ça. 

Il y arrivera un moment, où tout le mouvement social se réunira. On choisira qui est le meilleur candidat, avec tous mes soutiens. Moi, j’aimerais bien être son chef de campagne, quel que soit le candidat choisi. Pour pouvoir apporter mon expérience, pour le programme. S’il faut faire une primaire, c’est possible, c’est dans la Constitution. Mais pour le moment, je ne pense pas du tout à cela.

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