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Wednesday, September 30, 2026

Sur l’île Calvert, la nature livre ses secrets au fil du temps

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D’abord, l’hydravion défonce les nuages, puis il descend vers la longue baie qui échancre l’île Calvert et, enfin, projette de généreuses éclaboussures en amerrissant.

Ces lieux riches de nature et d’histoire, sur la côte centrale de la Colombie-Britannique, abritent la station scientifique de l’Institut Hakai. L’aéronef va s’amarrer à son quai. Trimballant sacs et valises, une poignée de chercheurs et de techniciens s’apprêtent à regagner la civilisation par le même avion, qui reprendra bientôt les airs.

Christina Munck nous accueille sur le quai. Avec son mari, Eric Peterson, elle a lancé au début des années 2000 la Fondation Tula, qui chapeaute l’Institut Hakai, et dont le fonds de dotation provient de la vente — estimée à 300 millions de dollars — d’une entreprise de technologie médicale fondée par M. Peterson.

Un tel institut scientifique, financé à 100 % par une fondation privée, « est probablement unique au Canada », avance Mme Munck, arrivée au pays depuis l’Angleterre en 1982.

L’Institut Hakai est également remarquable parce qu’il se consacre à la recherche « à long terme » en milieu côtier. Ce genre d’engagement n’est pas commun dans un univers scientifique où les subventions encouragent toujours la nouveauté.

Biologie marine, océanographie physique, génomique, archéologie, hydrologie : l’Institut Hakai ratisse large, grâce à ses dizaines d’employés et à ses deux centres de recherche.

Sur l’île Calvert, la station consiste en un hameau de bâtiments coiffés de panneaux solaires, logée en pleine forêt pluviale du Grand Ours. Il s’agit d’un ancien gîte de pêche, racheté à des propriétaires américains en 2009, durant la crise financière, et entièrement rénové, des égouts aux dortoirs.

Bien que les idylliques plages de la réserve Hakai soient fréquentées par les premiers peuples depuis des lustres, le gîte a été bâti, dans les années 1990, « à l’insu et sans le consentement des nations concernées », raconte Mme Munck. Les Wuikinuxv et les Heiltsuk avaient donc une « animosité considérable » à l’égard de l’établissement.

Le couple Munck-Peterson a découvert cet historique juste après avoir racheté le gîte. Sitôt, il s’est efforcé de réparer les pots cassés, convainquant les nations de sa volonté de collaborer. En 2010, la station a accueilli la première conférence annuelle des gardiens autochtones des nations côtières.

On a amorcé aussi des fouilles archéologiques qui allaient mettre au jour, quelques années plus tard, dans une anse près de la station, des traces de pas d’humains vieilles de 13 000 ans — une découverte qui fera le tour du monde.

Mangeurs en cascade

Au lendemain de l’arrivée du Devoir, trois scientifiques de Hakai partent récolter des données dans le cadre d’un projet qui illustre l’engagement de l’institut pour la recherche sur le long terme.

Aux commandes de la grosse chaloupe, Luba Reshitnyk pousse sur l’accélérateur. Son tableau de bord indique une latitude de 51° 39’, équivalente à celle de la baie James, au Québec. La scientifique contourne l’île Calvert, puis met l’ancre près de sa rive occidentale.

Son collègue Keith Holmes déploie alors les ailes d’un drone. L’appareil se met à quadriller la zone et à photographier la mer. Les images serviront à la mesure de la présence d’algues du groupe des laminaires.

Ces algues, aussi appelées « varech », jouent un rôle crucial dans les mers froides de notre planète bleue. Les laminaires sont typiquement dotées de flotteurs remplis de gaz qui, en dressant les tiges, rapprochent les feuilles de la lumière du soleil. Ainsi, en donnant une troisième dimension aux fonds marins, les forêts de varech structurent la vie des littoraux des mers froides.

Sous l’eau, dans ces forêts, « on voit les recrues de poissons qui se cachent derrière les feuilles, qui utilisent cet environnement pour s’héberger », nous indiquera plus tard Ondine Pontier, une plongeuse.

Pour mieux comprendre les rouages des forêts de varech, les spécialistes de l’Institut Hakai étudient certains sites à répétition depuis 2014. Leur regard prolongé révèle une dynamique complexe où la densité des algues varie en dents de scie.

Sur l’écran de sa télécommande de drone, M. Holmes nous montre les taches sombres qui défilent sous l’eau — ce sont les laminaires. Soudain apparaît un rocher sous-marin qui se distingue par sa blancheur. Lui n’est couvert d’aucune algue. « C’est un ravage d’oursins », explique M. Holmes.

Il faut dire que les oursins dévorent goulûment le varech. Quand aucun prédateur ne régule leur population, ces invertébrés représentent un épineux problème pour les algues… Ils peuvent saccager une forêt de laminaires en un rien de temps.

Mais l’observation à long terme réalisée par les chercheurs de l’Institut Hakai montre que les ravages d’oursins ne sont pas irrémédiables : les loutres de mer — une espèce passée à deux doigts de l’extinction, qui maintenant se relève — peuvent renverser la vapeur.

« Quand les loutres de mer arrivent, explique Mme Reshitnyk, la première chose qu’elles mangent, ce sont les oursins, qui ressemblent un peu à de gros hamburgers sous-marins… »

Autrement dit, la présence d’une colonie de loutres de mer aide le varech à reprendre du poil de la bête. L’abondance d’algues sur le site ausculté fluctue énormément depuis 2014, au gré de la présence et de l’absence de loutres, dont les colonies sont mobiles.

« Ce que nous avons observé ici, c’est une dynamique classique où les loutres de mer jouent un rôle clé, dit Mme Reshitnyk. Ce qui est cool avec les suivis à long terme, c’est qu’on reste assez longtemps pour voir les loutres partir, puis revenir. Et on se demande si elles finiront par s’établir ici de manière permanente. »

Un outil qui fait son chemin

Le lendemain, de retour d’une sortie de plongée, Ondine Pontier et ses collègues étendent des spécimens de laminaire sur le quai. L’équipe les mesure de long en large. Certaines algues s’étirent sur plus de cinq mètres.

Mme Pontier, qui travaille pour l’Institut Hakai depuis 2014, coupe les lames de l’algue, puis pèse les différents composants. Elle a déjà posé ces gestes des milliers de fois. « Il y a une relation entre le diamètre de la tige et la masse totale de l’algue », explique-t-elle en accrochant un seau au crochet d’une balance suspendue.

Grâce à cette relation basée sur le diamètre de la tige, Mme Pontier développe un protocole qui permet aux non-spécialistes d’estimer la biomasse d’une forêt de varech.

Cela intéresse beaucoup les nations autochtones de la région, qui veulent surveiller la santé des laminaires sur leur territoire marin, sachant que le réchauffement climatique nuit à ces algues. Les Heiltsuk et les Kitasoo Xai’xais ont déjà adopté son protocole.

Estimer la biomasse de varech pourrait aussi servir aux nations qui envisagent de cueillir ou de cultiver ces algues, souligne Mme Pontier. Les laminaires contiennent des substances utiles pour la fabrication de cosmétiques.

Ainsi, les travaux de l’Institut Hakai rayonnent hors du monde scientifique — en particulier chez les groupes autochtones qui accueillent l’établissement sur leur territoire traditionnel.

« C’est valorisant, comme on fait ce travail depuis longtemps », articule la plongeuse, qui, après son séjour sur l’île Calvert, prendra le prochain hydravion pour rentrer à la maison. Bien entendu, ce ne sera qu’un au revoir.

Ce reportage a été rendu possible par une bourse de la Fondation Sitka et du Centre canadien science et médias ainsi que par l’accueil gracieux de l’Institut Hakai.

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