Wilson Fache au réalisateur israélien Yuval Abraham : "Je ne peux pas m’empêcher de penser que toi aussi tu seras un jour acclamé par tes concitoyens"

La dernière fois que nous avons échangé, nous nous sommes parlé en anglais ce qui nous avait évité de devoir choisir entre le tutoiement et le vouvoiement, mais parce qu’on se connait un peu et que nous avons à peu près le même âge, je vais me permettre de te dire "tu".
En 2024, je faisais partie du jury qui t’as décerné un prix du " courage journalistique ". Je t’avais conseillé de postuler car je suivais ton travail depuis longtemps et il m’avait semblé que tes enquêtes rigoureuses feraient de toi un bon candidat. Il y avait bien sûr ton film No Other Land, co-réalisé avec Basel Adra, Rachel Szor et Hamdan Ballal et qui a depuis reçu l’Oscar du meilleur documentaire pour sa représentation implacable de la colonisation en Cisjordanie occupée. Mais j’avais aussi apprécié ton travail d’investigation pour le média local "+972 magazine", notamment une long papier sur la campagne d’espionnage et de chantage menée par le patron du Mossad contre des responsables de la Cour pénale internationale.
Mais voilà, tu étais un journaliste israélien et récompenser un israélien en 2024, en pleine guerre d’Israël contre les journalistes palestiniens, nous avait semblé un peu délicat. Nous nous sommes donc arrangés pour aussi récompenser ton collègue et ami, Basel Adra. A deux, vous formiez un tandem juif-arabe louable et consensuel.
Bien sûr, les choix consensuels sont par définition des choix lâches. Et lâche nous l’avons été en récompensant votre duo plutôt qu’un ou une reporter gazaoui, tellement méritant mais tellement controversé. Un choix lâche, heureusement, peut parfois être un choix juste, et il ne faisait aucun doute dans mon esprit que tu personnifiais le "courage journalistique", comme le démontre une nouvelle fois ton dernier documentaire, NAZA.
NAZA qui a donc reçu un prix spécial du jury à la Mostra de Venise et une standing ovation de près de 25 minutes – un record absolu – pour son travail glaçant de documentation des systèmes militaire israéliens qui ont permis des " massacres systémiques " dans la bande de Gaza.
Ces tueries, elles ont bien sûr été documentées depuis trois ans par nos collègues palestiniens, mais ton nouveau film, réalisé avec Rachel Szor, est inédit car il raconte ces crimes non pas du côté des victimes, mais du côté des criminels grâce à 24 interviews anonymes de membres de l’armée et des services de renseignement israéliens.
Ton projet m’a en fait rappelé une autre œuvre culturelle israélienne que tu connais sans doute. Il s’agit de "Khirbet Khizeh" de S. Yizhar.
Yizhar Smilansky, de son nom complet, est un auteur israélien né en Palestine ottomane et qui, avec ce court roman, a entrepris à la fin des années 40 de raconter, pour la première fois, et quasiment la dernière fois, les violences commises par les combattants juifs lors de la "Nakba", c’est-à-dire le nettoyage ethnique de centaines de milliers de Palestiniens au moment de la création de l’Etat d’Israël.
Ça serait mentir que de dire que le livre a tout de suite été acclamé dès sa sortie en 1949. Le sujet était sensible. Cette nouvelle nation ne voulait pas être confronté de façon trop brutale aux pêchés qu’elle avait dû commettre pour pouvoir naître, mais " Khirbet Khizeh " est tout de même rapidement devenu un best-seller et Yizhar Smilansky, un auteur mythique.
Alors que s’est-il passé ces dernières décennies, cher Yuval, pour que NAZA fasse de toi un ennemi d’état, un "traître", un "kapo", là où Khirbet Khizeh a fait de son auteur un héros national ? Qu’est-il arrivé aux Israéliens pour qu’ils se dressent comme un seul homme contre un film qu’ils n’ont même pas vu ?
C’est la question que j’ai posé au petit-fils de Yizhar Smilansky, qui, figure toi, est bruxellois. L’artiste saint-gillois Ofer Smilansky voit dans le traitement qui t’es réservé, cher Yuval, la preuve d’une "radicalisation de la société".
"À l'époque de mes parents, ce livre était enseigné à l'école, ce qui aujourd'hui serait inimaginable. À l'époque, déjà, les gens trouvaient ça difficile d'accepter la violence qui était exercée en leur nom pour chasser les Palestiniens de leur maison, mais aujourd'hui on déshumanise tellement les Palestiniens qu’on ne considère même plus leur présence et on ne les accepte plus comme peuple".
Pourtant, cher Yuval, je ne peux pas m’empêcher de penser que toi aussi tu seras un jour acclamé par tes concitoyens. Car dans une génération ou deux, quand les Israéliens ôteront leurs œillères et que les crimes abjectes qu’ils ont commis leur brûleront les yeux, ils chercheront de nouveaux héros pour se donner bonne conscience, pour se convaincre que l’ultra-minorité qui s’est dressée contre l’anéantissement de Gaza représentait en fait le vrai visage d’Israël. Pour reprendre l’expression du romancier canado-égyptien Omar El Akkad, "un jour, tout le monde aura toujours été contre ça", et tu seras alors panthéonisé, comme Yizhar Smilansky avant toi.
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