Douze sous
Il est une heure du matin. La dernière représentation est terminée. Les artistes qui étaient sur scène démontent un décor sans compter leurs heures. Le budget de création ne le permet pas. On appelle ça la passion. C’est le mot que le reste de la société emploie pour désigner ce travail qu’elle ne paie pas.
Parlons d’argent, puisqu’il n’y a plus que ça qui s’entende.
Le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) dispose de 200 millions de dollars par année. Les dépenses globales de l’État s’élèvent à 170 milliards. Calculons : pour chaque tranche de 100 dollars, 12 sous vont aux arts. Et, de grâce, n’amalgamez pas à cela les sommes allouées à l’industrie culturelle.
Avançons : l’enveloppe laissée à la première ministre pour qu’elle puisse faire des cadeaux électoraux dépassait de 50 millions le budget du CALQ. Il y a 43 000 artistes au Québec qui étayent notre imaginaire collectif et gagnent en moyenne, pour les membres de l’Union des artistes, 18 000 dollars par an. Il ne s’agit pas d’un arbitrage entre des besoins concurrents. Il s’agit d’une erreur d’échelle si grossière qu’elle ne relève plus de la comptabilité, mais de la psychanalyse d’un peuple.
En 2025, quand des crédits furent ajoutés au CALQ, nous avons parlé de victoire. Mais nous nous étions entendus sur un chiffre calibré sur ce que nous croyions pouvoir obtenir sans passer pour déraisonnables, pas sur les besoins véritables. Nous avons appelé cela des demandes réalistes.
Remontons dans le temps.
La politique culturelle de 1992 est à l’origine de nos problèmes. Elle a reconnu les industries culturelles comme domaine du développement du Québec et fabriqué deux bras au ministère : une Société de développement des entreprises culturelles, dotée du vocabulaire de la croissance et des marchés, et un Conseil des arts, lui aussi de plus en plus modelé par ce lexique effarant de clients et de produits.
En 1990, le Conseil québécois du théâtre déposait pourtant en commission parlementaire un mémoire de René-Daniel Dubois intitulé Pour une politique… culturelle. Ce cri d’alarme soutenait déjà avec justesse qu’un matérialisme étroit, excluant à peu près tout ce qui ne promet pas un enrichissement immédiat, avait vidé la Révolution tranquille de son projet culturel et menaçait de faire disparaître les traits distinctifs du peuple québécois, dont sa langue.
Comme d’habitude, il a été, j’imagine, tabletté. Aujourd’hui, ce n’est pas à une commission parlementaire que je m’adresse. Les partis politiques s’inquiètent de la disparition du français et de notre culture ? Ils ont peur de l’hégémonie culturelle états-unienne ? Certains craignent peut-être même ce concept saugrenu de grand remplacement ? Mais si notre culture est menacée, où est le renforcement des arts dans vos engagements ? Si ces enjeux vous tenaient à cœur, ce serait une immense priorité.
En pleine campagne, que nous propose-t-on pour l’avenir des arts, socle de la culture et de l’identité québécoise ? Duhaime ne propose rien, et le parti libertarien a même décliné l’invitation au débat sur la culture. On imagine que le CALQ fait partie des cibles de ses coupes. Il ne mesure pas l’ampleur de la vacuité créative que cela créerait pour notre peuple. Les péquistes, les libéraux et les caquistes proposent un gel du budget du CALQ à la hauteur de son financement actuel. Ce qui revient, à moyen terme, en dollars constants, à couper dedans. Saluons que Québec solidaire souhaite une augmentation du budget du conseil et un projet pilote régional de filet social pour les artistes.
Mais il faut, au minimum, un engagement pour la création d’un revenu de base pour tous les gens de la pratique — comme l’ont fait les Irlandais — et un autre pour la création d’une loi contraignante qui protégera le CALQ des politiques dévastatrices d’un éventuel gouvernement libertarien, loi consacrant aussi l’indexation continue de ses crédits et renforçant son mandat de recherche fondamentale en art.
La démocratie et la culture intéressent peu les grands partis aux portes du pouvoir. Autrement, il y a longtemps que notre mode de scrutin nauséabond aurait été actualisé et que nous aurions collectivement appris à lire.
Et ne nous dites pas qu’en ces temps difficiles financer les arts serait un luxe : en huit ans de règne, la CAQ a consenti 18 milliards au privé, dont 2 milliards pour le ratage de la filière batterie, 6,4 milliards engloutis au Fonds de développement économique et 4 milliards qui pourraient être associés à des créances douteuses. Et cette idée d’un enrichissement collectif dû au ruissellement produit par les multinationales est certainement dubitable. Mettez fin à l’évasion fiscale. Taxez-les : il est plus que temps qu’elles paient leur juste part.
Et qu’on arrête de faire porter aux artistes le poids des retombées économiques, des emplois soutenus et des effets multiplicateurs : nous avons appris à parler comme des banquiers et l’avons fait avec talent. La Chambre de commerce du Canada elle-même l’a chiffré l’an dernier : chaque dollar investi dans les arts au Canada en génère 29. Un retour qualifié d’exceptionnel.
Mais qui gagne un débat sur le terrain de l’adversaire perd l’objet même du débat. Une œuvre sommée de prouver son rendement a déjà cessé d’être une œuvre. Elle est devenue un produit qui s’ignore.
Et pendant qu’on démonte ce décor, une femme éteint les lumières d’un centre communautaire. Elle a nourri 80 personnes. Son organisme attend aussi une augmentation depuis des années, dans un secteur où plus de 80 % des emplois sont occupés par des femmes. Celles-ci réclament la même chose : un financement global, récurrent et indexé.
Ce n’est pas une coïncidence : l’État délègue le lien social d’un côté, l’imaginaire collectif de l’autre, puis il les finance comme on achète de la barbe à papa à un enfant à la fête foraine une fois l’an.
Il y a pourtant en nous, pour 12 petits sous, un grand bout de ce qui tient ce « doux-pays » debout. Ces 12 sous sont à vous.
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