Viser juste
Donc, c’est la guerre (commerciale). La plus grande puissance économique, militaire et culturelle que la Terre ait connue a décidé de nous affaiblir. Il faut d’abord se rappeler que ce n’est pas normal. Avant Trump, des présidents américains ont pratiqué l’extorsion sélective sur certains de nos secteurs. Mais jamais avons-nous connu un tel niveau de mépris envers notre existence même. Ce n’est pas normal et, quoi que répète le premier ministre Mark Carney pour dramatiser, ce n’est pas permanent. Même si un président républicain post-Trump ne remettait pas les horloges commerciales à l’heure pré-Trump, il est raisonnable de penser que le niveau d’hostilité connu actuellement n’est qu’un très mauvais moment à passer. En tout, les 19 mois qui nous séparent de l’inauguration d’un nouveau président.
En attendant, la riposte doit viser juste. La colère ou la volonté de vengeance est mauvaise conseillère. En tout temps, en principe, l’application de contre-tarifs est une mauvaise stratégie. Le tort que ces taxes auto infligées nous causent à nous-mêmes est plus grand que celui imposé à l’adversaire. Des actions ciblées peuvent cependant avoir un impact démesuré, on vient de le voir avec notre cure d’alcool américain.
Cibler politiquement les contre-tarifs. Début novembre, les Américains comptent se rendre aux urnes pour donner une raclée à leur président mal aimé. Il n’est pas, aujourd’hui, certain que le parti présidentiel perdra le contrôle du Sénat. Nous pouvons toutefois donner un coup de main. En ciblant des États pivots, où le résultat est incertain, nous pouvons y augmenter le niveau de grogne envers Trump. Si des contre-tarifs canadiens sectoriels entrent en vigueur le 8 septembre et mettent en péril des emplois, cela jettera un peu d’huile sur le feu. Après les élections (mais ceci reste entre nous), nous retirerons les tarifs qui, à vrai dire, sont une taxe sur les Canadiens.
Voter une loi sur la souveraineté culturelle canadienne. Les reculs successifs de Mark Carney sur l’encadrement des géants américains du numérique sont proprement affligeants. Même avec 50 % de tarifs américains de plus sur la tête, il était toujours opposé, samedi matin, à lever les coudes sur ce plan. Il a tort. Il devrait au contraire déposer d’urgence un nouveau projet de loi omnibus sur la question, présenté non comme un jeton pour une future négociation, mais comme le nouveau plancher canadien à ce sujet. Il devrait contenir plusieurs volets.
1) La taxe sur les produits digitaux étrangers devrait s’établir au niveau le plus élevé courant des pays de l’OCDE, donc de 5 % (Autriche), avec un effet de cliquet (il ne peut descendre) ;
2) L’obligation de réinvestissement dans la culture locale des Netflix, Disney, Prime et autres devrait également être fixée au plus haut niveau de l’OCDE, donc 20 à 25 % (France), avec effet de cliquet ;
3) Les obligations de découvrabilité établies par la loi québécoise devraient être étendues à tout le Canada et adopter le niveau le plus élevé de l’OCDE.
5) La loi resserrerait les dispositions antérieures sur Facebook, Google, X et autres sur le réinvestissement requis dans les médias et la culture canadienne. La somme — ridicule — actuellement requise de 100 millions par an de Google n’atteint pas 1 % de son chiffre d’affaires au Canada, alors que Google et YouTube, qu’il possède, accaparent désormais 33 % de toute la tarte publicitaire du pays, ce qui explique l’effondrement des revenus des médias traditionnels. Meta (Facebook, Instagram) a, on le sait, contourné la loi en refusant de relayer les médias canadiens au Canada. Il faut tout remettre à plat. Rendre obligatoire la diffusion libre des informations générées par les médias du Canada par ces plateformes sous peine d’interdiction d’opérer. La ponction fiscale doit être équivalente à l’ampleur du dommage causé à l’équilibre publicitaire au pays. L’estimation courante est de 1,5 milliard de pertes par an pour l’ensemble des médias. Voici donc le pactole total à prélever, légalement, sur l’ensemble des GAFAM.
6) L’ensemble des produits culturels américains, massivement consommés au Canada, surtout anglais, devrait être taxé exactement au taux moyen de tarification que les États-Unis nous imposent. Il était de 0,2 % avant Trump, de 5 % la semaine dernière, puis de 6,3 % depuis vendredi.
Sur ces questions, M. Carney tente de nous faire croire qu’il n’agit pas, de peur d’augmenter le coût de la vie des Canadiens. Balivernes ! Mais prenons-le au mot et insérons dans la loi un mécanisme qui rembourserait aux 12 millions de Canadiens les plus pauvres une somme équivalente à leur consommation annuelle estimée de produits culturels américains.
Le reste, une somme considérable, servira à financer les crédits d’impôts aux journalistes et un fond de renaissance de la presse locale et régionale au pays, ainsi que des réinvestissements dans l’écosystème culturel du pays.
Adieu les F-35 ! Ottawa devrait aussi déclarer comme finale sa décision de ne pas acheter les avions chasseurs américains F-35. Nous avions une option pour 88 d’entre eux, en avons déjà commandé 14. La facture totale est de 27 milliards, pour un avion qui fait de nous un vassal. Or l’achat de 88 avions de son concurrent, le Grippen E Suédois, nous ferait économiser presque la moitié de la somme, assurerait notre indépendance et associerait Bombardier à sa construction et son assemblage, avec 12 000 emplois locaux à la clé.
Adieu au Dôme d’or. Le fantasme antimissile de Trump pour protéger le continent est estimé à 1 200 milliards de dollars US par le Congressionnal Budget Office. Trump nous a annoncé vouloir 71 milliards US de notre part. Carney a fait semblant de ne pas s’étouffer. Mettons fin à la mascarade. Qu’Ottawa annonce qu’il met définitivement au rancart sa participation potentielle à ce projet dément.
Bienvenue les e-Chinois ! Puisque Trump souhaite affaiblir durablement notre industrie automobile, laissons fuiter l’information selon laquelle nous sommes disposés à ouvrir considérablement notre marché aux voitures électriques chinoises. Nous devons n’en importer que 67 000 par an d’ici 2031. Cependant, le pactole serait d’autoriser la construction d’une usine d’assemblage (200 000 véhicules / an) utilisant notre acier et aluminium, entre autres, et dont la production serait destinée au marché local et au marché mondial non-américain — seul scénario viable.
Il ne fait aucun doute que Washington réagirait à l’ensemble de ces mesures avec des actions de rétorsion diverses et variées. Restons calmes. Préparons-nous à une période difficile, mais indispensable de force de caractère. Trump n’est pas éternel. Ce cycle va se terminer. Mais notre dignité, notre souveraineté, notre indépendance (quel beau mot) en valent la peine.
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