Le Québec entre crispation et détente de la guerre tarifaire
L’ancien premier ministre Jean Chrétien rappelait vendredi que quelque 100 000 personnes s’étaient rassemblées sur la colline Parlementaire à Ottawa afin de témoigner de leur soutien aux États-Unis au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001, durant lequel des avions de ligne avaient été détournés en missiles.
Et des milliers de soldats canadiens ont été rapidement déployés sur la première ligne de la « guerre contre le terrorisme », l’Afghanistan. La liste des 158 « membres des Forces armées canadiennes tombés au champ d’honneur », qui est toujours accessible sur le site du gouvernement fédéral, rappelle les « efforts militaires » consentis par le Canada aux côtés des États-Unis.
D’ailleurs, l’ex-premier ministre québécois Jean Charest a souligné, dans un entretien récent au réseau CNN, qu’il appelait les familles de chaque Québécois tué sur le champ de bataille jusqu’en 2011.
Assénés de coups tarifaires par le président Donald Trump, les Québécois s’éloignent aujourd’hui des Américains.
Parmi eux, on compte Pierre Couture. Celui-ci a profité du forum politique organisé par la Coalition avenir Québec plus tôt cette semaine pour exprimer son appui au ministre Bernard Drainville, qui avait lancé un « fuck you, estie ! » à l’endroit du locataire de la Maison-Blanche, Donald Trump, dans une entrevue radiophonique… avant d’être rappelé à l’ordre par la première ministre Christine Fréchette.
« J’ai trouvé déplorable que vous ayez rabroué M. Drainville », a déclaré M. Couture après s’être avancé au micro. « Pour une fois qu’un politicien utilise des mots que tout le monde comprend ! » a-t-il poursuivi. « J’appuie les propos de M. Drainville », a dit un autre.
Les tarifs américains sur des produits canadiens exportés aux États-Unis d’une valeur totale de 27,6 à 29 milliards de dollars, auxquels des contre-tarifs canadiens sur des produits américains importés au Canada d’une valeur équivalente se sont ajoutés cette semaine, constituent un « double choc » pour plusieurs Québécois, fait remarquer l’économiste principal à l’Institut du Québec, Simon Savard.
En plus de rétrécir les débouchés des produits fabriqués au Québec, la pluie de tarifs et de contre-tarifs alimente l’inflation à un moment où les électeurs québécois pressent les partis politiques de faire de la réduction du coût de la vie leur priorité. « Il y a vraiment un pessimisme ambiant qui est là dans l’économie québécoise. Les Québécois ont quand même une bonne impression d’avoir perdu du pouvoir d’achat dans les dernières années. Donc, c’est certain que la nouvelle question des tarifs et des contre-tarifs aussi, ça vient ajouter à ce climat », mentionne Simon Savard, montrant du doigt les indices de confiance économique « historiquement bas » des Québécois.
Certains Québécois seront touchés plus que d’autres si la guerre tarifaire s’enlise, prévient Julien Frédéric Martin, professeur de sciences économiques à l’UQAM. « Vous avez toujours cette distinction entre l’effet macroéconomique — qui est souvent relativement faible, surtout à court terme — et les effets qui sont ressentis par certains travailleurs ou certains groupes spécifiques de la population qui, eux, peuvent être importants », explique-t-il.
La « bombe nucléaire »
Des Québécois fâchés appellent les chefs de parti à réduire ou à stopper net l’électricité exportée aux États-Unis — ou à au moins hausser son prix — en guise de représailles aux mesures protectionnistes américaines. « Je n’exclus rien », se contente de dire Christine Fréchette.
En revanche, le chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard, insiste sur la nécessité « qu’on se tienne debout » face au gouvernement Trump. « L’hydroélectricité, l’énergie, c’est l’une des armes qu’on a, alors il ne faut pas hésiter à l’utiliser », a-t-il déclaré cette semaine sur un ton va-t-en-guerre.
La co-porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, a quant à elle évoqué la possibilité de hausser les tarifs d’hydroélectricité « au moment opportun » si la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis s’intensifie.
Pour le professeur Julien Frédéric Martin, couper, restreindre ou même taxer l’électricité exportée aux États-Unis constitue la bombe nucléaire dans l’arsenal québécois.
Des « oreilles » américaines
« Il ne faut pas oublier que les Américains ont des oreilles sur le territoire québécois », fait remarquer Stéphane Paquin, professeur en politiques publiques et en économie politique internationale à l’ENAP. Du coup, il invite à mots couverts les chefs de parti politique à adopter une « meilleure retenue » dans leurs propos sur le bras de fer tarifaire, même s’il peut être tentant pour eux et elles de soulever les passions anti-Trump pour « gagner des élections ».
« [Des membres du personnel des consulats des États-Unis à Québec et à Montréal] suivent la campagne électorale. Évidemment, ils ne vont pas manquer de noter le degré d’agressivité des candidats. Il peut y avoir des conséquences », souligne-t-il, rappelant que le président Donald Trump dispose de « beaucoup plus d’outils dans son terrain de jeu que nous ».
Stéphane Paquin est aussi d’avis que les négociations commerciales devront tôt ou tard reprendre entre Ottawa et Washington. « On n’a rien à gagner à l’antagoniser, à l’insulter », insiste-t-il, décrivant Donald Trump comme un dirigeant politique guidé non pas par le droit ou la raison, mais plutôt par une soif de pouvoir.
L’économiste Simon Savard note les propositions faites par les partis politiques depuis le début de la campagne pour « rendre l’environnement économique plus compétitif pour que les entreprises puissent générer de la croissance, aller chercher d’autres marchés d’exportation, moins dépendre des États-Unis, et augmenter leur productivité » dans cette période trouble : des subventions, des prêts (pardonnables ou non) ou des baisses d’impôts par exemple.
Ces mesures ne seront pas sans conséquences sur les finances publiques, indique le directeur adjoint de l’Institut du Québec, d’autant que le brouillard de la guerre tarifaire s’épaissit.
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