Déclarations d’amour au slam
Il y a vingt ans, la première soirée de slam avait lieu à Montréal, avec pour objectif d’amener la poésie à un large public. Malgré les préjugés et les conceptions erronées, la popularité de ces performances oratoires ne s’essouffle pas. Jusqu’au 6 décembre, slameurs vétérans et néophytes unissent leurs voix dans les multiples événements du Grand Slam international de Montréal (GSIMtl).
« Il y a beaucoup d’utopie dans le slam », affirme l’artiste IVY, organisateur du GSIMtl, qui a lancé le slam à Montréal en 2006, après y avoir été initié à Ottawa. « C’est l’idée d’un monde où tout le monde travaillerait sa parole dans le but de communier et d’exalter. Quand on écoute de la poésie, ça te hérisse les poils sur les bras, ça te met dans un état d’intensité. Tu ressors de là vraiment stimulé. »
Le Devoir a rencontré IVY à la maison de la culture Claude-Léveillée. Le grand poète et musicien à la tignasse bouclée y donnait des ateliers préparatoires à des participants au Slam citoyen, le parcours pour débutants offert par le festival.
L’une des participantes, Alexandra Deschênes, a toujours aimé les mots, les rimes, le rythme dans l’écriture. « J’en avais marre de déposer mes états d’âme sur papier et que ça reste juste pour moi. Si je peux les déclamer, partager mon ressenti avec les autres, c’est une façon de sortir de l’isolement émotionnel », explique-t-elle, les yeux pleins d’eau.
Giselle Martino, étudiante en écriture de scénarios, a découvert le slam très récemment lors d’un spectacle. Elle a immédiatement été séduite. « J’aime beaucoup comment les mots résonnent. La lecture, c’est plus intime, alors qu’avec le slam, on se sent tous inclus. Et c’est beau », a-t-elle confié avec joie et fébrilité.
Plusieurs anciens slameurs citoyens ont continué de monter sur scène, rapporte IVY. Les soirées régulières, au bar Le Verre Bouteille, débordent de participants et de spectateurs, assure-t-il. Mais le slam demeure méconnu. « Depuis 2006, je n’arrête pas de le réexpliquer », déplore-t-il.
Un spectacle interactif
Qu’est-ce que le slam, donc ? C’est un micro ouvert de poésie avec des règles bien définies : trois minutes par texte, sans accessoires ni décor. Un jury de cinq membres du public note les performances et désigne un gagnant.
« La performance orale, c’est 75 % de la réussite d’un slam. On l’écrit pour l’oreille, pour la bouche, un peu comme le théâtre », souligne IVY.
Ce cadre a été inventé par le poète Marc Kelly Smith à Chicago dans les années 1980, avant de se répandre partout dans le monde, souvent par le biais de ligues de slam. Dans la francophonie, certains artistes en sont venus à utiliser le terme slam pour désigner plus largement la poésie parlée, même lorsqu’elle est communiquée dans le cadre d’un spectacle solo ou d’un album. L’exemple le plus populaire de ce phénomène est le Français Grand Corps Malade. C’est ce qui semble avoir créé de la confusion dans la tête des gens, qui en sont venus à associer le slam à un genre précis, estime IVY.
Au départ, au Québec, ce sont surtout des artistes qui ont formé ce mouvement. « Des poètes, conteurs, performeurs, rappeurs, raconte IVY. Le premier poète à nous représenter à la Coupe du monde à Paris, c’était Jean-Sébastien Larouche, fondateur des Éditions de l’Écrou, dont le destin tragique nous marque encore. »
Succès international
En 2011, David Goudreault est le premier Québécois à remporter la Coupe du monde de slam. Lui ont succédé Simon Landry en 2013 et Amélie Prévost en 2016.
Mme Prévost se souvient de son premier contact avec le slam, en 2008 ou 2009. « Je suis allée voir le Grand Slam [de la Ligue québécoise de slam] et j’ai vu plein de poètes avec une interprétation puissante. Queen Ka, Catherine Dorion, Carl Bessette, Marjolaine Beauchamp… Ils ont changé le paysage de la poésie québécoise et littéraire. Je suis tombée en amour avec cette pratique, j’ai découvert quelque chose qui m’était destiné et dont j’ignorais l’existence », raconte l’autrice.
Cet amour est encore intact, bien qu’elle ait aujourd’hui délaissé le slam, comme beaucoup d’autres. Après avoir conquis le public, elle désirait explorer autre chose. Il faut dire qu’il est impossible de gagner sa vie avec le slam, qui n’est pas rémunéré, sauf pour certains événements spéciaux.
« Mais dans les spectacles que je présente depuis plusieurs années, il reste une manière d’écrire, un goût pour le rythme des mots, une part d’oralité, un contact intime avec les gens », soutient Mme Prévost.
La scène slam est toutefois vivante et se renouvelle constamment. Des comédiens, des humoristes et des gens de milieux très divers ont fait partager leur verve durant les vingt dernières années. Il y a des slameurs de 7 ans et de 77 ans.
« Certaines personnes n’aiment pas ce mélange d’amateurs et de professionnels. Il y a un préjugé de mauvaise poésie. Mais dans une soirée, il y en a pour tous les goûts, fait remarquer Amélie Prévost. Pour d’autres, ça a une aura un peu intellectuelle, difficile d’approche. »
Former la relève
L’artiste slameur Élémo, lui, forme la relève en donnant plus d’une centaine d’ateliers de slam par année, surtout dans les écoles.
« Les jeunes, souvent, pensent que c’est un rap lent. Ou alors, ils ont entendu un slameur et ils pensent que c’est ça, le slam. J’explique que c’est plus varié que ça », dit celui qui gagne sa vie avec ses activités éducatives, ses spectacles et ses albums.
Selon lui, les adolescents sont très ouverts à expérimenter cette discipline. « Les profs nous disent que ça permet d’aborder la poésie de manière plus cool, plus accessible », rapporte-t-il, disant croire que le slam est là pour de bon.
IVY, de son côté, compte bien continuer de défricher plusieurs terrains pour y semer le slam. Il n’est pas prêt de perdre son ambassadeur.
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