Observations de fin de course électorale
Le Devoir se prononce sur les élections du 5 octobre dans le respect de la liberté de conscience de nos lecteurs et lectrices. Nous ne dirons à personne pour qui voter, et préférons porter notre regard sur les valeurs et les choix de société difficiles qui se profilent à l’horizon.
Les élections 2026 se concluront par une défaite et un appel à la prudence lundi. Les électeurs seront à nouveau trahis par l’obsolescence de notre mode de scrutin, incompatible avec la diversité de la représentation politique.
En 2026 comme en 2022, les Québécois investissent leurs espoirs dans cinq formations politiques. Dans de nombreuses circonscriptions, nous avons affaire à des courses à trois portant tantôt sur des enjeux nationaux, tantôt sur des enjeux sectoriels. Nous assistons autant à la dispersion du vote qu’à l’atomisation des termes du débat. Cinq partis pourraient être représentés à l’Assemblée nationale, une situation qui n’a pas été vue depuis 1976.
À l’image d’un Jean-Pierre Charbonneau, inlassable militant de la réforme du mode du scrutin, nous revendiquons une forme de proportionnelle. Sans quoi le décalage entre les attentes exprimées dans le secret de l’isoloir et le résultat du vote ne fera que grandir dans les cycles politiques à venir.
C’est l’idée même de la démocratie représentative qui souffre lorsque les distorsions générées par le mode de scrutin deviennent la norme et non l’exception. De là se dégage cette impression de défaite face à un système électoral qui n’est plus en mesure de refléter fidèlement le pluralisme politique contemporain.
Si la proverbiale tendance se maintient, le Parti québécois (PQ) de Paul St-Pierre Plamondon formera le prochain gouvernement. Le chef péquiste a patiemment reconstruit une formation au bord de l’abîme en 2022, avec un caucus de trois députés, en misant d’entrée de jeu sur la carte de la souveraineté et en se montrant encore plus déterminé que la CAQ dans l’adoption de mesures visant à contrer le déclin du français. Il a fait mentir au passage les nécrologues qui prédisaient la disparition de son parti.
Malgré sa promesse récente de repousser le débat référendaire après le départ de Donald Trump de la Maison-Blanche, ses adversaires ont martelé qu’un vote pour le PQ demeure un vote pour le référendum. Ils n’ont pas tout à fait tort, dans la mesure où M. St-Pierre Plamondon a dépoussiéré dans la dernière semaine la stratégie souverainiste des « gestes de rupture », en promettant d’abolir le poste de lieutenant-gouverneur s’il est élu. Il est résolu à soumettre le destin du Québec à une consultation référendaire, disant ne pas craindre l’expression des choix démocratiques.
Dans l’immédiat, il s’agit de déterminer qui formera le prochain gouvernement ; le référendum viendra (ou pas) à une date ultérieure. À environ 30 % d’appui dans les sondages, c’est un euphémisme d’affirmer que la souveraineté bat de l’aile. Les péquistes y voient une conjoncture passagère résultant de la turbulence économique engendrée par la guerre tarifaire avec les États-Unis. Décidément, le trublion Trump a le dos large.
Récemment, l’humoriste Christian Vanasse (un indépendantiste convaincu) et un collectif d’artistes s’inquiétaient dans une lettre de l’approche du PQ sur les questions migratoires et appelaient au retour du discours « positif, inclusif et porteur d’espoir » de 1995. La formation peut très bien gagner la province et perdre le pays, écrivaient-ils en substance. C’est un avertissement que le chef récuse à toutes les occasions ; il préfère qualifier ces critiques d’attaques partisanes solidaires ou libérales, ou encore se plaindre d’une campagne de désinformation et de distorsion des médias.
Il y a une place pour le débat sur les capacités d’accueil du Québec ; elles ne sont pas illimitées et elles doivent s’accompagner d’une réflexion sur la protection du français et notre habilité collective à franciser les nouveaux arrivants. Autant à la CAQ qu’au PQ et au PCQ, ce débat a pris une tournure malsaine, à divers degrés. La main tendue fait place au poing fermé ou, dans les meilleurs scénarios, au doigt accusateur. C’est une version pervertie de l’interculturalisme. Tout en assurant la pérennité d’un espace francophone commun, ce modèle nécessite aussi l’échange, le rapprochement et la réciprocité avec ceux qui sont venus d’ailleurs pour bâtir le Québec de demain.
Ce n’est pas la faute des immigrants si le Québec va si mal au chapitre du logement, des places en garderie ou dans les écoles. C’est parce que nous avons fait des choix collectifs ineptes depuis de nombreuses années, en négligeant les questions sociales dans les priorités d’investissement.
Dépouillées de leurs artifices, ces fameuses capacités d’accueil n’ont d’égal que notre volonté de payer pour nous donner une société plus juste et égalitaire, et affronter avec lucidité le choc du déclin démographique et du vieillissement de la population. Malheureusement, les réflexes de solidarité et l’idéal de la social-démocratie ont terriblement reculé dans cette campagne.
Affublé de l’étiquette de « pelleteux de nuages » par le passé, Québec solidaire (QS) a asséné des vérités qui ne font pas plaisir à entendre. Nous ne pourrons maintenir et bonifier l’offre de services publics sans augmenter l’assiette fiscale. La méthode privilégiée par sa co-porte-parole, Ruba Ghazal, peut plaire ou non (taxer les fortunes de 25 millions de dollars ou plus), mais elle a le mérite de décrire le problème avec lucidité.
Ironie du sort, les solidaires font du surplace au terme de la campagne la plus pragmatique de leur histoire. On leur dira encore de faire leur examen de conscience et de poursuivre leur marche vers le centre. Et si c’était le Québec qui glissait un peu plus vers la droite ? Le plus grand « pelleteux de nuages » en ce moment reste le chef conservateur, Éric Duhaime. Il promet des baisses de 47 milliards de dollars sur cinq ans dans les dépenses publiques sans même altérer les missions principales de l’État ! Et le voilà qui monte dans les sondages, au point de figurer comme deuxième solution de rechange au PQ dans le vote francophone. La campagne digne et honorable menée par le chef libéral, Charles Milliard, ne suffit pas encore à recoller les morceaux entre les francos et les libéraux.
Les Québécois ont mal à leurs services publics. Même qu’ils en redemandent en santé, en logement, en accès à la propriété et, dans une moindre mesure, en éducation. Ils sont pourtant séduits par les promesses d’une cure minceur dans la fonction publique et par le « prêt-à-penser » fiscal en vertu duquel il serait possible d’offrir des services en abondance sans augmenter le fardeau des contribuables. C’est le contraste de notre époque.
La première ministre, Christine Fréchette, a connu la campagne la plus laborieuse de tous les candidats. La maladresse de son parti, qui l’a entraînée dans une campagne de peur sur l’ingérence des États-Unis dans le débat québécois, l’a fait mal paraître dans la dernière ligne droite. Mme Fréchette traînait comme un boulet le bilan d’un gouvernement dont elle a fait partie intégrante ; elle ne pouvait incarner le renouveau attendu de la population sans renier l’héritage caquiste. À l’inverse, elle aurait projeté une image de duplicité si elle avait cherché activement à se dissocier du bilan du gouvernement Legault.
Paul St-Pierre Plamondon, Charles Milliard, Ruba Ghazal et Éric Duhaime incarnent tous, à leur manière, cette volonté de changement qui échappe à Mme Fréchette. Aucun d’entre eux n’arrive pourtant à capturer des appuis assez significatifs pour que nous puissions assister à un balayage semblable à celui de François Legault en 2022.
À moins d’un revirement aussi spectaculaire qu’improbable, le PQ reprendra le pouvoir lundi soir après un hiatus de 14 ans. Il pourrait y parvenir — majoritaire ou minoritaire — avec seulement le tiers des suffrages exprimés. S’il se concrétise, ce scénario sera une invitation à la prudence pour M. St-Pierre Plamondon et un incitatif à redoubler d’ardeur pour bâtir des ponts avec ceux qui ne pensent pas comme lui.
C’est à l’usure que nous verrons s’il a l’étoffe du rassembleur, sans laquelle il ne pourra jamais accéder au rang de bâtisseur de pays.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.