Solitude, zombie et parasitisme numérique

La solitude est devenue un problème de santé publique dans nos sociétés qui se considèrent paradoxalement comme très connectées. Cette semaine, La Presse a publié une série d’articles sur la solitude que tout le monde devrait lire. Un récent sondage Synopsis rapporte que près de 50 % des jeunes de 18 à 24 ans vivent de la solitude à différents degrés.
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Avant de parler de dépendance aux écrans, je dois préciser qu’il n’y a pas que le monde virtuel à accuser pour cette triste réalité. Tous ceux qui ont des adolescents vous diront qu’ils ont de moins en moins de lieux dans nos villes pour se rassembler, échanger et socialiser sans devoir acheter quelque chose, montrer patte blanche à la police ou à des agents de sécurité.
Cependant, c’est sur la part du parasitisme numérique dans la solitude des jeunes que je veux disserter.
Je parle de parasitisme, car je crois qu’ultimement, les grandes entreprises de technologie qui nous ont donné les réseaux sociaux cherchaient à nous séparer tout en nous faisant croire qu’on a une belle vie sociale.
Pourtant, mordre trop solidement à leur proposition de communauté en ligne peut transformer une personne en un solitaire qui se croit dans une foule. Je parle ici de leur part d’ombre, mais je sais aussi que les réseaux sociaux apportent une lumière bienfaitrice à bien des gens. Alors, lorsque j’évoque un parasitisme numérique, je pense surtout aux très accros qui se disent branchés, mais qui ressemblent bien plus à des mouches prises au piège au milieu de la Toile.
Je mélange parasitisme et numérique, car j’ai souvent comparé les méthodes de ces grandes entreprises à celles d’Ophiocordyceps unilateralis. Ce champignon parasite contamine une fourmi charpentière, l’isole de sa colonie, la « zombifie » et l’amène vers une mort atroce.
D’ailleurs, en cette fin de semaine d’Halloween, j’ai une proposition à faire aux adeptes de surnaturel. Si vous voulez trouver des zombies, des sorcières, des fantômes et des vampires, lâchez la fiction et intéressez-vous au monde des parasites.
Toutes ces manifestations halloweenesques dans votre décor de peur existent pour de vrai dans la nature, sous une autre forme évidemment. Ainsi grâce à ses superpouvoirs, le cordyceps télécommande sa prise et la fait avancer vers un endroit où les conditions climatiques sont propices à son développement. Une fois la fourmi arrivée à la bonne hauteur sur une plante choisie, le champignon l’oblige à planter ses mandibules dans une surface ligneuse et à rester inerte pour lui faciliter le travail. Après avoir achevé l’insecte, le parasite se nourrit de son corps et fait émerger à travers sa tête une excroissance, un organe reproducteur qui servira à la dissémination de ses spores, ses rejetons potentiels qui pourront éventuellement contaminer une autre ouvrière malchanceuse.
Je relate cette sorcellerie évolutive parce qu’il m’arrive de penser que nous sommes devenus de simples fourmis charpentières au service des activités mercantiles de certaines plateformes numériques.
Les réseaux sociaux ont été pensés pour séduire le système dopaminergique, transformer les accros utilisateurs en zombies et les faire avancer vers des endroits souvent imposés par les algorithmes et motivés par les intérêts mercantiles.
Ce parasitisme numérique ne digère pas le corps de sa prise, mais il ratatine ses muscles et son cerveau en lui offrant un buffet infini de distractions. Il pilote les personnes contaminées en misant sur la loi du moindre effort qui a toujours naturellement séduit le cerveau humain. Il ne se nourrit pas de leur corps, mais plutôt de leurs avoirs.
Pour arriver à ses fins, un peu comme le cordyceps, la stratégie de ce parasitisme numérique repose aussi sur l’esseulement des victimes potentielles. Il nous propose de rester chez nous, de travailler en ligne, d’étudier en ligne, de nous entraîner en ligne, d’acheter en ligne, de profiter du gigantesque buffet de distractions sur les écrans et de miser sur l’intelligence artificielle pour dépenser le moins d’énergie possible. Grâce au progrès spectaculaire de la réalité virtuelle, si ce n’est pas déjà fait, bientôt seront offerts des voyages en ligne, des expéditions dans la nature en ligne, des relations sexuelles en ligne et même de la pêche à la ligne en ligne. Tout ce dont vous avez besoin est accessible via les écrans, nous disent-ils.
Alors, pourquoi s’exposer volontairement au malaise de parler à un humain que vous ne connaissez pas ? Mieux vaut rester chez vous et opter pour la moins engageante socialisation à distance avec les centaines d’amis de votre communauté virtuelle.
Malheureusement, plus nous serons séparés physiquement les uns des autres, plus nous deviendrons des proies faciles à mettre à leur menu mercantile. Lorsqu’on ne voit plus personne, acheter et s’entourer de choses peut devenir une façon de donner un sens à sa vie. C’est ainsi que le consumérisme s’est imposé petit à petit comme la nouvelle religion planétaire. C’est ainsi aussi que nous sommes redevenus des chasseurs-cueilleurs : on chasse des aubaines sur Amazon et on cueille des colis à la porte.
Pourtant, la biologie nous enseigne qu’à long terme, la solitude finit toujours par miner la santé mentale d’un animal social. Le chien est un bon modèle d’observation de cette vérité scientifique. Une des pires façons de torturer psychologiquement un chien est de ne pas lui donner de l’attention, de l’ignorer et de l’invisibiliser complètement dans la maison. Dans Un amour de chien, le comportementaliste Clive Wynne raconte que la récompense sociale est si fondamentale pour cet animal que dans certains cas, les chiens préféreront même l’attention et les contacts humains à la nourriture.
S’il y a une certitude qui ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est que face à la solitude, nous ne sommes pas si différents psychologiquement de ce loup qui partage notre vie. La COVID-19 nous a d’ailleurs rappelé durement combien nous avons besoin les uns des autres pour garder notre santé mentale.
Le SRAS-CoV-2 nous a forcés au confinement, le symbole même de la punition dans nos sociétés. Séparer quelqu’un de ses proches et l’isoler dans une cellule, n’est-ce pas la raison d’être de nos prisons ? Sans personne avec qui partager des joies, des larmes, des chicanes, des repas, des câlins et même des potins, la vie peut perdre rapidement de son sens. La santé mentale des animaux hautement sociaux que nous sommes finit aussi par écoper. C’est ainsi que la pandémie de COVID-19 a laissé derrière elle une « épidémie » de problèmes de santé mentale. Ma défunte maman avait une belle façon de résumer cette vérité : « l’humain restera toujours le meilleur remède pour son prochain ».
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