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Monday, September 28, 2026

La cinéaste Anne Claire Poirier est décédée

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Les femmes lui doivent beaucoup, les hommes peut-être davantage encore. La cinéaste québécoise Anne Claire Poirier, qui a passé près de 40 ans à l’Office national du film (ONF), est décédée dans son sommeil, dans la nuit de dimanche à lundi à sa résidence d’Outremont, a annoncé son fils Frédéric Cornu. Elle avait 94 ans.

Ma mère était une fonceuse, une grande femme qui est sortie des tranchées et qui a donné aux femmes leur place au cinéma, a affirmé M. Cornu en entrevue avec Radio-Canada.

Pionnière comme femme réalisatrice francophone, Anne Claire Poirier l'était aussi dans son engagement auprès des femmes et de leur condition. Le film Mourir à tue-tête est sans doute son coup de maître.

Née le 6 juin 1932 à Saint-Hyacinthe, celle qui sera tour à tour réalisatrice, scénariste, monteuse, actrice et productrice étudie d’abord le droit et l’art dramatique, avant de mener quelques entrevues à l’émission Carrefour de Radio-Canada.

Lorsque la grève des réalisateurs la pousse à se trouver un nouveau gagne-pain, la cinéaste se tourne vers l’Office national du film (ONF), où elle entre en 1960.

En 1958, les comédiennes Kim Yaroshevskaya et Huguette Uguay avec la journaliste Anne Claire Poirier.

En 1958, les comédiennes Kim Yaroshevskaya et Huguette Uguay avec la journaliste Anne Claire Poirier à l'émission « Carrefour »

Photo : Radio-Canada/Henri Paul

Elle se familiarise avec la pellicule en visionnant toute la production anglophone de l’ONF pour en faire des versions en français.

Il n’y avait pas d’école [de cinéma] à ce moment-là. On apprenait sur le tas. Je suis arrivée à la même époque que Gilles Carle et Arthur Lamothe et je ne voyais pas pourquoi j’allais rester assistante et eux allaient devenir réalisateurs.

La petite équipe francophone compte pour cinéastes Claude Jutra, Claude Fournier, Marcel Carrère et Jacques Godbout. Aucune femme. Sauf Anne Claire, qui va même jusqu'à enregistrer des rires et des cris pour les films des collègues, dont un sur la lutte. À force de créer des effets sonores et de monter des images, elle finit par vouloir créer les siennes.

Anne Claire s’affiche rapidement comme une femme qui sait ce qu’elle veut, qui sait dire ce qu’elle veut, affirmer ce qu’elle veut et obtenir ce qu’elle veut, a pour sa part raconté son collègue cinéaste Jacques Godbout dans le documentaire de Nicole Giguère, Entretien avec Anne Claire Poirier, réalisé pour l'ONF, en 2003.

Son premier film, 30 minutes, Mr. Plummer, est un court métrage réalisé en 1963. On y voit un acteur, en l’occurrence Christopher Plummer, dans sa loge au Festival de théâtre de Stratford, en Ontario. Devant son miroir, concentré, l'acteur se glisse dans la peau de Cyrano en collant la prothèse de son nez.

Anne Claire Poirier.

Anne Claire Poirier à l'époque où elle travaillait à l'Office national du film.

Photo : ONF

Elle fera ensuite tourner une jeune finissante du Conservatoire, Geneviève Bujold, dans un autre court métrage, La fin des étés. C’était en 1964, cinq ans avant de voir l’actrice dans le film Anne des mille jours au côté de Richard Burton.

Un premier long métrage et un tournant

En 1968, premier long métrage. De mère en fille s’inspire de sa maternité récente, une expérience transcendante à bien des égards, puisque ce film marque le début du cinéma féministe au Québec.

J’étais one of the boys, et là, je suis devenue one of the girls, disait-elle dans le documentaire de Nicole Giguère.

Anne Claire Poirier en 1974.

Anne Claire Poirier avec son équipe lors de l'émission « Femmes d'aujourd'hui » en 1974.

Photo : Radio-Canada

À la fin des années 1960, la réflexion féministe trouve surtout sa place dans la littérature. Les films féministes sont rares. Anne Claire Poirier s'engage dans un passage solitaire et difficile, mais nécessaire. Les multiples facettes de la vie des femmes prennent forme devant sa caméra.

Avec Jeanne Morazain et Monique Larocque, elle crée le programme En tant que femmes, une série de films sur les femmes réalisés par des femmes, par exemple Mireille Dansereau et Aimée Danis. Anne Claire Poirier en devient la productrice et réalise aussi deux films : Les filles du Roy en 1974, sur l’histoire de la servitude des femmes au Québec, et Le temps de l’avant en 1975, sur l’avortement.

Anne Claire est une personne qui porte aussi beaucoup d’émotions, beaucoup de souffrance. C’est peut-être une de nos cinéastes qui sont allées très très loin dans l’expression de la souffrance et de la douleur humaine.

En 1979, elle signe le long métrage Mourir à tue-tête, dans lequel Julie Vincent incarne une jeune infirmière qui, en rentrant chez elle après son quart de travail, est kidnappée, battue et violée. Aucun spectateur ne sortira indemne de la salle de cinéma.

Lorsqu’on lui demandait si le tournage avait été difficile, la réalisatrice répondait que la préproduction l’avait beaucoup plus affectée. C'est la recherche qui a été épouvantable. [...] Plusieurs fois, j'ai regretté d'avoir ouvert cette porte, disait-elle dans le documentaire de Nicole Giguère.

Mourir à tue-tête a été présenté au Festival de Cannes dans la section Un certain regard.

Une scène du film Mourir à tue-tête.

Une scène du film « Mourir à tue-tête », d'Anne Claire Poirier, avec l'actrice Julie Vincent dans le rôle de Suzanne, une infirmière victime de viol.

Photo : Gracieuseté - Office national du film

Suivront La Quarantaine en 1982 et Salut Victor en 1989 avec Jacques Godin et Jean-Louis Roux.

Et il y aura aussi Tu as crié Let Me Go! en 1997, un film documentaire très personnel sur sa fille héroïnomane assassinée en 1992, un film qui fait office de réflexion sur la toxicomanie.

J'ai fait ce film pour demeurer près de ma fille, la connaître davantage, mais aussi pour que cela arrête, pour qu'on ne continue pas à se taire et à prétendre que c'est leur faute à eux seulement, les toxicomanes, disait-elle à Michel Coulombe pour le magazine Ciné-Bulles, en 1997.

Toujours en 1997, Anne Claire Poirier quitte l’ONF.

Elle a reçu un Oscar d'honneur en 1989, remis collectivement à l'ONF à l'occasion de son 50e anniversaire de création. La cinéaste a été désignée pour accepter cette prestigieuse statuette honorifique de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences aux côtés de son collègue Colin Low et du ministre canadien des Communications de l'époque, Marcel Masse.

Anne Claire Poirier était officière de l’Ordre national du Québec et de l'Ordre du Canada. Lauréate du prix Albert-Tessier en 1988, elle avait reçu le prix du Gouverneur général en 2002 et, la même année, l’Iris Hommage.

Sources : Office national du film, Ordre national du Québec, Ciné Bulles, L'Érudit

À écouter :

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