Dette, croissance, tourisme : la spectaculaire remontada économique de l'Europe du Sud

Ce sont aujourd'hui les cigales qui donnent des leçons aux fourmis. L'Espagne, le Portugal et la Grèce (ces pays d'Europe du Sud qu'on surnommait les "PIGS" et qu'on raillait encore il y a dix ans pour leurs dettes abyssales et leurs économies à genoux) affichent désormais des indicateurs budgétaires qui font pâlir leurs voisins du nord. C'est la remontada du sud de l'Europe.
Un chiffre l'illustre particulièrement : la dette publique espagnole vient de repasser sous la barre symbolique des 100 % du PIB (99,9 % exactement, selon la Banque d'Espagne). Une précision s'impose toutefois : en valeur absolue, cette dette continue d'augmenter et atteint aujourd'hui 1 744 milliards d'euros. Ce qui diminue, c'est le ratio dette sur PIB, c'est-à-dire le poids de cette dette par rapport à la richesse produite chaque année par le pays. Et ce ratio baisse parce que l'économie espagnole grossit plus vite que sa dette : la croissance y est attendue à 2,6 % en 2026, contre environ 1 % pour la Belgique.
Des années 2000 à la crise : quand le Sud vivait au-dessus de ses moyens
Pour comprendre l'ampleur du chemin parcouru, il faut remonter aux années 2000. Selon une étude que vient de publier la Banque nationale de Belgique sur la trajectoire de ces trois économies, l'Espagne, le Portugal et la Grèce vivaient alors clairement au-dessus de leurs moyens : ils importaient bien plus qu'ils n'exportaient et s'endettaient massivement auprès de l'étranger. En 2007, le déficit courant de la Grèce atteignait 15 % du PIB, celui du Portugal 10 %, celui de l'Espagne 9 %.
Puis arrive 2008 : la crise des subprimes (cette bulle immobilière américaine dont l'éclatement a déclenché une crise bancaire mondiale) et, dans son sillage, la crise des dettes souveraines dans la zone euro. Les trois pays doivent faire appel au FMI et à l'Union européenne, qui, en échange d'une aide financière, imposent une cure d'austérité drastique. Le redressement sera long et douloureux.
Réformes du travail, retraites et tourisme : les trois piliers du redressement
Le retournement s'explique d'abord par des réformes structurelles profondes. Les trois pays ont revu en profondeur leur marché du travail : meilleur alignement des salaires sur la productivité, assouplissement des règles d'embauche et de licenciement, renforcement des incitations à travailler. Ces mesures ont sensiblement amélioré la compétitivité-coûts de ces économies sur la scène internationale. Les réformes des systèmes de retraite ont également joué un rôle clé dans l'assainissement des finances publiques.
À ces réformes s'ajoute un moteur puissant : le tourisme. Les recettes issues des services liés aux voyages ont contribué de manière durable à l'amélioration de la balance commerciale de l'Espagne, du Portugal et de la Grèce, au point de constituer un facteur déterminant des excédents courants enregistrés par l'Espagne et le Portugal depuis la crise de la dette. Un atout majeur, mais aussi une vulnérabilité : un choc comme une pandémie, une crise énergétique ou le changement climatique peut faire chuter brutalement ces recettes.
L'immigration, carburant discret mais décisif de la croissance espagnole
Le redressement espagnol doit aussi beaucoup à un facteur souvent sous-estimé dans le débat public : l'immigration. La vigueur du marché du travail s'explique non seulement par les réformes structurelles, mais aussi par l'augmentation de la population active grâce aux travailleurs étrangers. Le gouvernement Sánchez l'affirme sans détour : la moitié de la croissance enregistrée depuis 2022 est attribuable aux travailleurs étrangers.
Hôtellerie, construction, services à la personne, agriculture : aucune croissance n'aurait été possible dans ces secteurs sans main-d'œuvre immigrée. Le taux de chômage espagnol est repassé sous les 10 % pour la première fois depuis 2008, et les travailleurs étrangers y ont contribué plus que les Espagnols eux-mêmes. C'est surtout vrai pour l'Espagne, et dans une moindre mesure pour le Portugal.
Une remontada réelle, mais des fragilités qui demeurent
Le tableau ne serait pas complet sans ses ombres. Un taux de chômage sous les 10 %, c'est encore élevé : à titre de comparaison, il s'élève à 6,1 % en Belgique. L'inflation reste soutenue (4,3 % en août en Espagne, 3,8 % en Grèce). Et le PIB par habitant de ces pays demeure nettement inférieur à celui du cœur de la zone euro. Les limites de la remontada sont bien réelles.
Il n'empêche. Le Portugal dégage des excédents, la Grèce réduit sa dette, l'Espagne consolide ses finances publiques. Au moment où la France et la Belgique peinent à maîtriser leurs déficits, ce sont bien les anciennes cigales qui mènent la danse.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.