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Friday, September 18, 2026

Le legs d’un esprit curieux

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Dans l’ancien poulailler transformé en bibliothèque de feu l’historien et comédien Jean-Claude Germain, les souris dansent, les fantômes s’amusent à faire cliqueter les vieilles machines à écrire, les meurtres ont tous été élucidés dans la section polar et l’histoire se raille de nous sur chaque étagère qui amasse la poussière du temps.

En ressortant de ce petit bâtiment où les poules ont pondu et les coqs chanté le cocorico (what’s new ?), on croit entendre le rire sonore du communicateur humble, ce jovial avenant qui portait aussi les chapeaux de dramaturge et d’écrivain. À cette enseigne loge une partie de sa mémoire qui a fini par se perdre un tantinet au finish.

Dans ce coin semi-perdu de la cambrousse de Sainte-Catherine-de-Hatley, que lui avait fait acheter son amie Pauline Julien dans les années 1970, ce conteur hors pair a écrit des dizaines d’œuvres et de pièces de théâtre. C’est ici qu’il avait installé son bureau, son antre d’écrivain, à l’écart du quotidien sur une terre de 93 acres. Entouré de milliers de bouquins jaunis, une épaisse muraille entre lui et le monde, Germain se remuait ici les méninges dans le silence habité de ces témoins muets, ces ouvrages achetés dans des librairies d’occasion.

« Il n’aurait jamais pu bâtir cette collection autrement ; de toute façon, Jean-Claude n’a jamais eu une cenne », me glisse sa fille, Christine, qui m’a accueillie à deux reprises cet été dans le repaire estrien de son paternel, décédé l’année dernière à l’âge de 85 ans. Aujourd’hui, son héritière, ex-réalisatrice d’une émission nocturne de poésie à Radio-Canada avec le poète Michel Garneau (Les décrocheurs d’étoiles), mesure la valeur de ce legs à la fois empoisonné — déjà trois ans qu’elle élague et rien n’y paraît — et précieux, mais aussi intime.

Alors que je m’exclame d’un rayon à l’autre, je tombe sur La psychanalyse du feu de Bachelard. Christine m’offre toute la collection de Bachelard « pour ne pas les séparer ». J’ai lu La poétique de l’espace, mais ceux-ci manquent à ma culture. Chaque ouvrage, du plus humble au plus primé, est recouvert d’un film de plastique transparent, comme un cadeau.

Succursale de BAnQ

Collectionneur, Germain adorait les citations. Il les encadrait un peu partout. J’ai l’impression d’entrer dans un musée, dans la loge d’un artiste ou peut-être une succursale bucolique de BAnQ ?

Christine extirpe des tablettes de gros cahiers où son père tenait le journal de ses activités professionnelles avec un souci maniaque. Tout y est, des notes pour ses conférences, à l’itinéraire pour s’y rendre, tracé en couleur. Des bandes sonores de ses pièces de théâtre — il a été directeur artistique du Théâtre d’Aujourd’hui pendant dix ans —, de vieilles revues, sa correspondance avec VLB, des dictionnaires par centaines et à en perdre son latin, des archives photos, des affiches de théâtre, il y a de quoi faire un plongeon dans l’histoire.

« Il conservait tout ! Il avait la place pour… » Sur une photo, je reconnais Pauline Julien, Hélène Loiselle, Gilles Renaud, Michel Garneau, Jean-Claude Germain et Nicole Leblanc (il a eu ses deux enfants avec la comédienne du Temps d’une paix). Ils étaient jeunes, ils étaient fous, mais qui s’en souviendra ?

« Je ne peux pas envoyer ça chez Renaissance, mais je ne suis pas une spécialiste du théâtre québécois ni de Jean-Claude Germain ! Je donne ça où alors que Radio-Canada câlisse tout aux vidanges ? » s’exclame Christine, qui mesure le poids de l’Histoire et de sa responsabilité patrimoniale. « Pourquoi ça m’incombe à moi de donner une valeur à tout ça ? Il y a un potentiel hautement émotif pour moi, mais je ne suis pas la seule à hériter de ces bibliothèques qui n’ont plus de valeur monétaire  aux yeux de la société. Les gens veulent savoir ce que ça vaut ; moi, je me demande qu’est-ce qu’on lègue ? À qui ? Qu’est-ce qui est important ? »

Jean-Claude Germain faisait partie de la grande famille du théâtre, plus bohème que comptable, plus généreuse que prévoyante. Cadeau improbable du destin, un membre de cette famille tricotée serrée lui a fait cadeau d’une maison Bonneville en 2018, pour le remercier. Germain a pu y terminer ses jours tranquillement. La vieille cabane d’origine abrite désormais des livres et des semences. Christine est fleuriste locale durant la belle saison et poète l’hiver… archiviste le reste du temps.

« Pis, va pas écrire “poétesse” ! Sinon, tu me crisses sur l’île de Lesbos avec ma harpe, les cheveux au vent. » J’ai cru entendre résonner le grand rire de Germain.

Le poids du legs

Le deuil est encore vif pour cette femme qui vient tout juste de répandre les cendres de son père autour des immenses pins qu’il a planté, jadis. « Il me manque terriblement. Son regard sur le monde m’aidait à comprendre. Il portait un regard amoureux, un œil de dramaturge, avec une compréhension incroyable ». Il lui rappelait parfois : « Christine, les méchants gagnent toujours ! »

Nous feuilletons des livres rares, comme Brochures de Gauvreau ou Projections libérantes de Borduas, des ouvrages à 50 cennes ou 1 piastre, les originaux d’Alfred Jary, une collection éclectique avec tous les Sri Aurobindo ou le Bhagavad-Gita, un abrégé de la doctrine védique.

Christine fantasme qu’une horde d’étudiants en archivistique ou en théâtre viennent l’aider, qu’un musée l’adopte. « Ça prend du respect, de la connaissance et de l’honnêteté face à tout cela. Les gars me trouvent chanceuse d’avoir hérité de ça. Les filles, elles, trouvent que c’est un paquet de trouble ! » La vérité se situe peut-être entre les deux.

Chose certaine, un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Dans le cas de Jean-Claude Germain, c’est tout un univers qui attend d’être découvert alors que nous n’avons d’yeux que pour nos écrans.

Et en attendant, Christine compose ses derniers bouquets d’automne d’une joliesse qui apaise. « Je fais des bouquets parce que les fleurs, ça apporte un peu de joie dans ce monde si sombre. Ce sont des petites mises en scène éphémères, c’est du théâtre floral et, d’une certaine façon, je rends hommage à Jean-Claude. »

Si les méchants gagnent, qu’ils aillent bouffer les pissenlits par la racine. Bien fait pour eux.

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