Peut-on faire d’une pierre trois coups en agroalimentaire?
Étrange chose que le Québec agricole moderne… Plus riche, plus organisé, plus performant que jamais, mais moins présent sur l’ensemble du territoire et pas plus en mesure de nourrir sa population. Nous croyons que ce qui manque, c’est une véritable politique alimentaire, ce que nous n’avons jamais eu, et une politique agricole qui lui correspond.
L’accès à une alimentation saine devient un défi pour les familles, les personnes âgées, les étudiants… Les cuisines collectives des hôpitaux, des garderies et autres services publics n’offrent pas une alimentation toujours appréciée. On nous décrit de véritables déserts alimentaires, en ville comme en campagne. Jusqu’à maintenant, les interventions gouvernementales pour juguler l’augmentation des prix des aliments ont donné peu de résultats. Malgré des objectifs maintes fois renouvelés, notre autosuffisance alimentaire tourne toujours autour de 40 % depuis les années 1980. Pourtant, le Québec dispose d’un territoire agricole — modeste, certes, mais tout à fait capable de contribuer à une augmentation significative de cette autosuffisance, et ce, dans toutes les régions.
Par ailleurs, au fil des décennies, les gouvernements ont, par leurs politiques, fait émerger et surtout soutenu des entreprises agricoles intensives s’appuyant sur un nombre réduit de productions qui accaparent les meilleures terres et qui privilégient pour une bonne part les produits d’exportation.
Comprenons-nous bien : nous croyons les grandes entreprises agricoles spécialisées tout à fait nécessaires à notre alimentation et au développement des régions. Mais nous pensons qu’il faut leur ajouter des fermes de petite et moyenne dimension destinées à l’alimentation de notre population, d’autant plus que de nombreux jeunes souhaitent développer ce type de projets qui permettraient d’utiliser la moitié de notre territoire agricole actuellement non exploitée.
Pourquoi ne pas tenter de résoudre ensemble ces problèmes par une véritable politique alimentaire, en harmonie avec une politique agricole axée sur la diversification des productions, une vision globale qui se réaliserait concrètement à l’échelle régionale ?
Cette vision pourrait rallier les énergies des municipalités, des agriculteurs et agricultrices, des transformateurs et des commerces locaux, des coopératives, des associations communautaires, des marchés publics et des cuisines collectives de nos institutions afin de rendre disponibles à tous des produits frais, de qualité, provenant de leur région, à des prix accessibles.
Des initiatives régionales démontrent déjà que la chose est possible. Les besoins des consommateurs peuvent rejoindre ceux des producteurs qui, par ailleurs, vont mettre en valeur notre territoire agricole et dynamiser les régions.
Notre modèle agricole a jusqu’à maintenant évité un gigantisme dangereux à plusieurs points de vue. Plutôt que de penser à soutenir les régions par d’immenses projets soumis aux aléas des marchés internationaux, qui réservent parfois de drôles de surprises, il serait plus avisé de penser à des projets à plus petite échelle qui ont fait la preuve d’une résilience incomparable : une agriculture de modèle familial axée sur l’alimentation régionale. Ce but premier n’empêcherait pas ces entreprises d’exporter en dehors de leur région selon les besoins et les occasions, mais tout serait mis en œuvre pour leur assurer un marché dans la région, ce qui réduirait les frais de transport et les intermédiaires.
Concrètement, comment cela peut-il se réaliser ? Pensons par exemple à des cuisines de CPE et de CHSLD ou autres services publics qui s’approvisionnent à proximité, assurant ainsi un marché aux producteurs. Pensons à des initiatives soutenant les plus démunis par les marchés locaux bonifiant la justice alimentaire. Pensons à des aides pour maintenir en action de petits abattoirs pour soutenir les élevages d’agneau, de bœuf et d’autres animaux adaptés à nos excellents pâturages. Pensons à soutenir des productions qui font un retour, comme le blé pour consommation humaine, et toutes les productions maraîchères et fruitières. Pensons à appuyer les petites coopératives, dont celles qui permettent de mettre en commun la machinerie agricole.
Il faut des soutiens aux initiatives qui pointent, bien sûr, mais aussi aux organismes qui fédèrent les intervenants régionaux, ceux qui mettent en place des structures de mise en marché régionales, qui relient ceux qui produisent des aliments à ceux qui les mangent en rendant ces aliments accessibles à tous.
Nous ne souhaitons pas des engagements ponctuels ou des projets pilotes qui ne durent que quelques années. Nous souhaitons des politiques solides qui, dans une vision globale regroupant les forces déjà présentes, résolvent à la fois notre problème de sécurité alimentaire et assurent l’accès à une nourriture saine pour tous et la mise en valeur de l’ensemble de notre petit territoire agricole par une diversité de productions et de modèles d’entreprises. Cette pierre peut faire un quatrième coup : nous dégager de notre dépendance à notre voisin intempestif.
Pendant cette période électorale, tous les partis déclarent vouloir soutenir les régions. Lequel en profitera pour améliorer l’accès à une alimentation saine pour tous, et élaborer une véritable politique alimentaire mettant à contribution plusieurs ministères, parallèlement à une politique agricole favorisant une agriculture plurielle qui met en valeur nos potentiels ?
Ont aussi cosigné cette lettre : Kate Johansson, présidente de l’Association des marchés publics du Québec ; Julien Baranger, Regroupement des cuisines collectives du Québec ; Justin Laramée, comédien et metteur en scène ; Maxime Laplante, agronome et président de l’Union paysanne ; Hubert Lavallée, président de Protec-Terre ; Thibaud Liné, directeur général de La Cantine pour tous ; Béatrice Alain, directrice générale du Chantier de l’économie sociale ; Vivre en Ville ; Suzanne Dion, membre de l’Institut Jean-Garon et ex-secrétaire générale de la commission Pronovost ; Jean Morin et les employés de la Fromagerie du Presbytère, Sainte-Élizabeth-de-Warwick ; Renée Leblanc-Paulin, La Bouchère de Trois-Pistoles ; Simon Bégin, membre de l’Institut Jean-Garon et ex-attaché de presse du ministre Jean Garon ; Alain Olivier, professeur d’agroécologie à l’Université Laval ; Jean Caron, professeur de la science des sols à l’Université Laval ; Bernard Vachon, professeur retraité de l’UQAM en aménagement territorial ; Denise Proulx, présidente, Jardin collectif de St-Joseph-du-Lac ; Véronique Bouchard, agronome ; Brian Maloney et sa famille, Ferme Brylee, Thurso ; Claire Binet, Voix citoyenne, Québec ; François Rocque, producteur maraîcher, Oka.
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