Contre parti et démocratie
De tout temps, l’énergie du désespoir s’avère bien piètre conseillère, des partis politiques s’étant tour à tour autotorpillés lorsqu’ils sentaient l’optimisme électoral leur glisser entre les doigts. L’équipe de Christine Fréchette n’est ainsi pas la première et ne sera certainement pas la dernière à y sombrer. Pousser le cynisme de la dernière chance jusqu’à miner au passage la confiance électorale, c’est toutefois atteindre de nouveaux sommets d’inconvenance.
S’il y a une leçon à tirer des tentatives d’ingérence étrangère électorale recensées ces dernières années sur la scène fédérale, c’est bien qu’insuffler dans l’esprit des citoyens un simple doute concernant une telle manipulation démocratique en est l’objectif premier. Semer volontairement ce soupçon, de surcroît, joue précisément le jeu de cette influence clandestine. Une fois installée, cette méfiance ne se dissipe pas aisément, à l’ère du doute constant.
Or, voilà précisément ce que vient de faire la Coalition avenir Québec (CAQ). Car Christine Fréchette est passée, en moins de 12 heures vendredi, de se dire « très préoccupée » par « des informations sérieuses sur de possibles risques d’ingérence américaine dans l’élection québécoise » à certifier qu’il n’y a finalement « rien qui nous amène à croire que ces allégations, ces hypothèses, sont avérées » ni même « à craindre pour l’intégrité du processus électoral québécois ».
Fort heureusement. Combien se seront cependant perdus dans ce nuage de confusion, au fil des mises au point successives de la première ministre sortante, pour n’en retenir que ces allégations relayées par la CAQ aux journalistes, faisant état des vieilles velléités d’un groupe de pression américain de favoriser l’élection d’un gouvernement du Parti québécois, justement ? Le mal était fait. Et il s’avère qu’il fut infligé par sa propre campagne. Que Mme Fréchette répète avoir été informée sur le tard, et mal, du fond de cette histoire ne suffit pas à la dédouaner des gestes posés par son entourage.
D’autant qu’un gouvernement sortant comme le sien saurait fort bien qu’une intention d’influence étrangère n’est pas en soi de l’ingérence.
La cheffe caquiste n’est pas non plus la première à pâtir d’une période préscrutin qui s’étire. Pensons à l’ancien premier ministre fédéral Stephen Harper, qui avait vu s’envoler la volonté de la population de le réélire au fil de son interminable campagne électorale de 78 jours en 2015. Ce désespoir de cause l’avait même persuadé, en fin de course, qu’une ligne téléphonique de dénonciation de « pratiques culturelles barbares » saurait sauver ses conservateurs. Ce qui n’est pas sans rappeler le repli identitaire de la CAQ — tempéré depuis l’arrivée de Mme Fréchette, mais regrettablement dépoussiéré en fin de semaine à la faveur d’un prétendu « féminisme » fonctionnant à la tête de la cliente qui voudrait avoir recours au congé parental, à l’aide au loyer ou à une place en garderie subventionnée.
À voir le piètre théâtre des derniers jours, on croirait que la CAQ n’a rien appris ou presque de ces dévoilements d’ingérence étrangère, les rapports parlementaires et l’enquête publique ayant tous recensé des tentatives d’immixtion électorale, industrielle, universitaire, voire de l’intimidation de diasporas et des allégations d’assassinat commandé d’un citoyen sikh. Que Mme Fréchette n’ait pas encore demandé une cote de sécurité de niveau « très secret » — tout comme certains de ses homologues provinciaux, de même que l’ensemble des aspirants premiers ministres et chefs d’opposition, d’ailleurs — dénote une naïveté généralisée confondante.
Cette grande prise de conscience canadienne se serait donc inexplicablement arrêtée aux frontières fédérales.
Les pare-feu mis en place dans la foulée également. Car, bien que les élections fédérales soient désormais surveillées par un groupe de travail rassemblant les services de renseignement canadiens, le ministère des Affaires mondiales ainsi que la Gendarmerie royale du Canada, une telle veille ne se fait pas, comme l’impose le respect des champs de compétence, lors des scrutins provinciaux. Ce qui laisse des failles béantes au Québec ou encore en Alberta, où des allégations de désinformation planent sur le référendum prochain, qui décidera de la tenue ou non d’une seconde consultation, celle-ci sur l’indépendance de la province.
La santé de notre démocratie électorale est ainsi compartimentée en bulles de renseignement. « Les gouvernements infranationaux n’ont pas l’infrastructure ni la capacité de traitement et de stockage d’informations classifiées », soulignait avec inquiétude la commissaire de l’enquête publique fédérale sur l’ingérence étrangère, Marie-Josée Hogue, il y a maintenant près de deux ans. Ce constat préoccupant demeure pourtant le même aujourd’hui.
Plutôt que de s’affairer à remédier à la situation, les caquistes — ou certains de leurs apparatchiks, du moins — viennent d’instrumentaliser ces menaces pesant sur la confiance électorale pour réaliser un gain à courte vue, qui s’est aussitôt transformé en monumental échec politique. Mais, surtout, démocratique.
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