Tisser une amitié interculturelle pour une immigration réussie

Au bout de la rue où habite Martine Dufour à Saguenay, la microbrasserie locale est devenue un point de rencontre fréquent avec son ami Léonel Mbanga qu’elle connaît depuis maintenant trois ans.
Grâce à elle, j'ai découvert beaucoup de choses! On a de beaux échanges qui me permettent de découvrir la région, de connaître comment ça fonctionne au Québec
, raconte le Camerounais.
Il est curieux, il veut apprendre, dit Martine. On se stimule mutuellement. Il me pose des questions sur le système politique au Québec, mais moi, je lui en pose des questions. Je sais qu'il y a une dictature au Cameroun. Je veux savoir comment ça marche, les soins de santé, comment ça marche? Son père a été malade, je veux savoir et ainsi de suite. C'est s'intéresser à l'autre. Si tu ne t'intéresses pas à l'autre, tu n'as pas d'intégration, même chose quand tu voyages
, renchérit la retraitée de l’enseignement.
Jumelage interculturel
Cette relation unique entre Martine et Léonel est d'abord née d’un jumelage interculturel. Au Québec, plus de 80 organismes sont subventionnés pour offrir ce type de programme.
Le jumelage interculturel permet à une personne nouvellement arrivée d'être mise en relation avec une personne qui habite ici ou qui est québécoise depuis toujours. Ce n'est pas là pour que la personne jumelle ou jumeau accueillant soit une sorte de référence qui remplacerait les services d'installation. C'est vraiment une relation d'amitié. On ne veut pas tomber dans une relation de dépendance. C'est pour ça qu'on insiste beaucoup sur l'équilibre dans la relation
, spécifie l’intervenante formatrice au Groupe Inclusia, Pierre-Paula Michaud.

L'intervenante formatrice du Groupe Inclusia, Pierre-Paula Michaud, chapeaute un programme de jumelage interculturel.
Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis
Des études démontrent que le jumelage interculturel bien encadré contribue à estomper les préjugés parce qu'il permet de percevoir l'humain derrière les différences culturelles.
Le concept s’impose de plus en plus depuis quelques années avec la hausse de l’immigration.
Les entreprises ont besoin de la main-d'œuvre, mais un sondage, réalisé auprès de la population du Saguenay-Lac-Saint-Jean, l’an dernier, montrait que plus de la moitié des répondants voudraient accueillir moins d’immigrants.
Un reportage de Catherine Paradis à ce sujet sera présenté à l'émission Tout terrain diffusée sur ICI PREMIÈRE dimanche à10 h (HE et HA).
L’importance du tissu social
L’ethnologue et conseiller en équité, diversité et inclusion au Collège d’Alma, Jérôme Pruneau, a publié plusieurs ouvrages sur l’intégration des nouveaux arrivants et sur le racisme. Il estime que le jumelage interculturel peut être déterminant dans la réussite du parcours d’immigration.
Je dis souvent que le peuple québécois est un peuple profondément gentil, mais pas toujours accueillant au sens où les gens ont tendance très facilement à ouvrir les bras, mais ont plus de mal à les refermer.
Avec de plus en plus d’immigrants en région, Jérôme Pruneau s’inquiète de nouvelles dynamiques qui pourraient s’installer s’il n’y pas, en même temps, plus de liens profonds entre les nouveaux arrivants et la société d'accueil.

L'ethnologue Jérôme Pruneau estime que le liens sociaux sont cruciaux dans l'inclusion des nouveaux arrivants.
Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis
On pourrait glisser vers des événements sociaux qu'on peut rencontrer aujourd'hui en France, vers un clivage encore plus fort de la société et qui ferait que l'on ne fait plus corps en tant que nation québécoise, mais on va entrer dans des discours, voire des situations physiques de racisme. Il faut sortir très vite de ça et je pense qu’une façon de s'en sortir est de discuter d’enjeux sereinement
, soutient M. Pruneau.
En sirotant leur bière, Léonel et Martine ont bien l'intention, eux, de continuer à discuter et d’entretenir leur relation qui a d’ailleurs transcendé les frontières.

Martine Dufour et Léonel Mbanga ont développé une solide amitié en se rencontrant plusieurs fois par mois pour échanger.
Photo : Radio-Canada / Catherine Paradis
C'est maintenant à toi d'exploiter ton jumelage, c'est-à-dire que celui qui est migrant comme nous autres, il faut savoir pourquoi tu viens, qu'est-ce que tu viens faire et quels sont tes projets? Si tu es venu pour travailler, juste travailler, ce n'est pas l'intégration
, insiste Léonel Mbanga.
Aujourd’hui, il estime que son lien avec Martine Dufour va au-delà de l’amitié…. Elle fait maintenant partie de sa famille au Saguenay.
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