En France, «on arrive à un tournant majeur de la question agricole»

L’association Solidarité paysans accompagne depuis 35 ans les agriculteurs en grande difficulté partout en France. Dans un rapport inédit publié ce mercredi 23 septembre, elle examine « les difficultés » des agriculteurs. Canicules et sécheresses dues au réchauffement s'ajoutent à des causes plus structurelles. Ce qui interroge, une fois encore, la viabilité du modèle conventionnel. Explications avec le coordinateur national, Jérôme Martinez.
RFI : Votre rapport met en exergue les difficultés en agriculture qui « s’aggravent et se renouvellent ». D’où puise-t-il sa richesse ?
Jérôme Martinez : Notre association a plus de 35 ans et s’étend sur pratiquement tout le territoire français. C'est un tissu associatif de plus de 1 300 bénévoles qui connaissent très bien le monde agricole. Nous ne sommes pas un organisme d'étude du monde agricole, de ses aspects techniques ou de ses grands chiffres. Notre particularité, c'est qu’on accompagne les personnes, les familles qui font vivre l'agriculture. Notre connaissance de l'agriculture vient d’abord de notre préoccupation de leurs problèmes.
Ce rapport est donc fondé sur cette manière d’agir, de voir des humains derrière l'agriculture. On montre les difficultés auxquelles ils font face, comment ils les vivent et comment on peut essayer d'en sortir.
Pourquoi avoir attendu 35 ans ?
Il y a le sentiment qu’on arrive à un tournant majeur de la question agricole. Le nombre d'agriculteurs continue de diminuer, il y a un enjeu de renouvellement très fort des générations en agriculture. Les enjeux alimentaires sont également très importants.
C'était sans doute le moment de se donner les moyens de restituer cette parole collective pour l'ancrer dans le débat public, au-delà de notre expertise du terrain au quotidien. Il nous a fallu trois ans pour mettre sur pied cet « Observatoire des difficultés », des outils statistiques, rassembler les données et les analyser.
Quels enseignements en avez-vous tirés ?
Il confirme les difficultés auxquelles font face des publics nouveaux en agriculture, notamment sur la pérennisation de leur activité : endettement, financement, suivi de la gestion… 30 % de nos accompagnements concernent des fermes qui ont moins de dix ans d'activité. Il y a là des lacunes dans les politiques publiques.
Pourtant, la question de l'installation en agriculture est centrale. Toute une génération d'agriculteurs va partir en retraite. Il y a une volonté, y compris officielle, d'installer beaucoup d'agriculteurs.
De la même manière, alors que 40 % des nouveaux installés sont des femmes, on constate des difficultés spécifiques aux agricultrices.
Lesquelles ?
Dès le départ, on leur fait moins confiance. L’accès au foncier, l’accès aux financements, aux prêts bancaires, sont plus complexes en raison des préjugés sur la capacité d'une femme à mener une ferme. On est aussi moins dans des transmissions de fermes que dans des installations. Ensuite, on les oriente dans les filières d'agriculture qui semblent plus faciles d'accès, comme le maraîchage qui demande aussi des sommes moins importantes pour l'activité. Mais qui sont plus fragiles et plus précaires. Au moindre aléa, problème de revenus, problèmes climatiques, pertes de récoltes ou autre, les difficultés apparaissent plus facilement. Par exemple, en Occitanie, on accompagne 40 % de femmes, la plupart dans le maraîchage. Ainsi, elles cumulent le fait d'être une femme sur des activités agricoles plus précaires et dans des régions où les impacts du changement climatique sont déjà majeurs. 30 % de nos accompagnés sont des femmes.
Ces fragilités, révélées par des situations individuelles concrètes rencontrées dans le réseau, viennent confirmer le constat des inégalités de traitement partagé par les pouvoirs publics, le monde associatif, les syndicats agricoles.
L'une des clés, c'est donc la compréhension que les femmes ont toute leur place en agriculture, pas uniquement en tant que conjointe d’agriculteur, mais en tant que cheffe d'exploitation. Leur place est moins reconnue dans les fermes et dans les structures juridiques. Il y a encore pas mal de chemin à faire sur une prise de conscience collective. Les femmes éprouvent aussi plus de problèmes familiaux sur la ferme. C’est la première de leurs difficultés. Séparation, difficultés à mener une vie de famille, problèmes de transmission…
Le modèle de la ferme familiale continue, par ailleurs, d’évoluer.
Il reste important, mais en effet, dans près de la moitié des fermes accompagnées, les paysan(ne)s sont seul(e)s.
C’est un problème de plus. On sait que la précarité économique et l'isolement sont deux facteurs de problèmes de santé psychique, de burn-out, de risque suicidaire. Qui plus est dans un contexte où le nombre de fermes diminue sur les territoires. Quand il n’y a plus que dix ou vingt fermes sur un territoire, elles sont plus éloignées et l'entraide de proximité diminue.
On revient à ces exploitations qui ferment…
Environ 650 par an aujourd’hui dans la filière bovine. La disparition et l’agrandissement des fermes ont cours depuis environ un demi-siècle. La superficie moyenne d’une exploitation a quasiment triplé en 30 ans. Ces tendances sont notamment poussées par un système agricole qui fait que, comme les prix de vente sont bas, un agriculteur, pour s'en sortir, doit produire plus, s’endetter davantage pour investir dans des machines pour pouvoir mener son activité sur une plus grande surface. Cette tendance fait que la valeur des fermes augmente, ce qui freine évidemment la transmission. L’enfant qui hérite de la ferme hérite aussi des dettes de ses parents car leur vie d'activité n'a pas permis de rembourser leurs investissements.
Les événements climatiques sont la dernière des difficultés citées par les agriculteurs. On aurait pourtant pu l’imaginer caracoler en tête. Comment l’expliquez-vous ?
D’abord, les chiffres de ce rapport sont ceux de 2025. L'année prochaine, l’été qu'on vient de vivre sera, sans aucun doute, plus présent. La prise de conscience, dans le monde agricole, est brutale et extrêmement dure.
Mais surtout, les agriculteurs ne nous appellent pas pour dire : « Le climat pose un problème pour mon activité », mais plutôt : « Je n'arrive plus à vivre de mon activité parce que mes récoltes sont mauvaises, j'ai subi une tempête, une grêle, une sécheresse et ça me met dans une situation économique très complexe, je ne m'en sors pas ». Les difficultés économiques sont la première porte d'entrée mais peuvent découler de problèmes administratifs ou juridiques, de l’endettement, des problèmes sur leur manière de faire sur la ferme, de la confrontation aujourd'hui au changement climatique, des normes qu'on leur demande de respecter. On observe donc bien toutes les problématiques qui s'accumulent, d’années en années. De notre côté, on essaie d'accompagner les personnes et de leur proposer des solutions.
Le nombre d'exploitants accompagnés augmente-t-il ?
On en accompagne à peu près 10 à 15 % en plus chaque année. Cette augmentation est à la mesure des difficultés que rencontre le monde agricole. On a des sollicitations de plus en plus nombreuses, de plus en plus complexes.
Comment l'association a-t-elle vécu cet été ?
Beaucoup d'inquiétude et de désespoir. C’est très clair. Beaucoup se demandent : « À quoi bon continuer aujourd'hui, alors qu’on est déjà confrontés à des difficultés pour vivre notre métier, si on peut tout perdre comme ça, sur un été ? » Ce phénomène est majeur dans toutes les régions du sud-ouest, touchées par des périodes de sécheresse très fortes et cumulées pendant plusieurs années et qui fragilisent la viticulture, l'arboriculture, le maraîchage. Là, l'impact du changement climatique est clair, direct, vu et vécu dans le temps. Tout le monde est désormais à peu près conscient que ce n'est sans doute pas le dernier de cet acabit.
Il y a une colère aussi, qui n'est pas nouvelle, qui découle du sentiment que les réponses ne sont pas au niveau.
Un plan d’aide d’un milliard d’euros a été annoncé. Comment l’estimez-vous ?
Pour l'instant, on s’est surtout concentré sur le Fonds pour le réarmement agricole, 250 millions d'euros pour les aides directes à la trésorerie, pour être sûr de passer l'hiver. On attend de voir comment ces aides d’urgence vont être distribuées aux agriculteurs qui en ont vraiment besoin. On continue de pointer le risque d’une sorte de plan social agricole, où on considérerait que 20 000 ou 30 000 agriculteurs, les plus fragiles, n'ont plus leur place dans l'agriculture et qu’il faudrait accélérer leur sortie du métier. Ce n’est pas comme ça qu’il faut fonctionner. Il faut permettre aussi à des agriculteurs, notamment les nouveaux, de pouvoir passer ces coups durs, et ne pas se contenter de donner de l'argent aux plus gros.
Mais après l’urgence, il y a le long terme : comment accompagner les agriculteurs pour répondre à tous ces changements ? Nous restons très présents auprès d’eux et nous interpellons les pouvoirs publics pour que des choses changent vraiment.
C’est votre message aux candidats à la présidentielle ?
Oui, des choix de fond sur l'agriculture doivent être faits, pas uniquement des plans d'urgence.
L’enjeu du revenu est évidemment primordial : valoriser les filières, rééquilibrer les financements, garantir les prix de revient aux agriculteurs.
Mais derrière tout ça, il y a des personnes qui ont besoin d'avoir des politiques publiques claires, en milieu rural, qui garantissent l’accès aux mêmes droits : à la santé et à la justice, à la formation à la gestion administrative et comptable… C’est en tout cas le sens de notre action. Que les agricultrices aient des conditions viables. Que, face à des situations de détresse, l’agriculteur puisse avoir un service de proximité et pas simplement un numéro vert… La réponse n'est pas uniquement sur des choix d’attributions d'aides.
Le modèle agricole traditionnel est désuet ?
Le mur du changement climatique va nous obliger à penser les choses autrement. On sait qu'une grande part de la production végétale va servir à l'alimentation du bétail. On sait l'impact sur les territoires, on sait la difficulté de l'accès à l'eau et qui va se complexifier dans le temps.
L'essentiel de l'agriculture aujourd'hui est lié à des industries de transformation de l'agroalimentaire qui veulent capter une part importante de la valeur. Un chiffre est beaucoup cité : quand on achète 100 euros au supermarché, seulement 7 euros reviennent à l'agriculteur. 93 euros vont donc à d'autres acteurs, entre le producteur et le consommateur. L'étude sur « l’injuste prix de l'alimentation », qu'on a cosignée [en septembre 2024, NDLR] avec le Secours catholique et le réseau des Civam, montrait que les politiques publiques donnaient beaucoup, beaucoup d'argent à la chaîne intermédiaire de l'agriculture, et qu’il serait peut-être temps de réorienter ces aides publiques vers des producteurs aux modèles plus vertueux. Il est important que tout le monde ait accès à une alimentation saine, de qualité et peu chère, mais ça ne peut pas se faire au détriment des producteurs.
Il faut rééquilibrer et cadrer un peu ce système-là. On a laissé croire que le marché libre et non faussé allait permettre une alimentation saine et de qualité. Or, on voit bien que ça ne fonctionne pas si bien, parce que d'un côté les producteurs vivent mal de leur activité et de l'autre, des millions de personnes ont des problèmes liés à l'alimentation ultra-transformée, comme le diabète. Il y a un problème aux deux bouts.
Vous accompagnez vous-mêmes les agriculteurs qui le souhaitent dans la transition agroécologique de leur ferme. Cela marche ?
Oui, ça fonctionne. Ça prend du temps, ça demande d’établir de la confiance avec les personnes, de les accompagner dans un parcours de transformation de leur conception de l’agriculture et de mettre en avant les gains de tout ça, pas seulement économiques : dans leur rapport au vivant, dans leurs conditions de travail, dans le rythme de travail. Est-ce qu’on a envie d’un métier qui prend toutes nos journées, sans vacances ? Il s'agit de produire mieux pour vivre mieux de son métier, de pouvoir se dégager du temps, pour soi, pour sa famille, de vivre dignement.
Et ça marche parce qu’on a plein d’exemples qu’on mène au quotidien dans plein de domaines agricoles. Il y a des voies d’espoir et la compréhension que ces modèles-là peuvent donner envie à d’autres.
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