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Thursday, October 8, 2026

L’impasse grégaire de notre vie politique

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En opposant sans cesse un « nous » à un « eux », la politique moderne reproduit des réflexes hérités d’un autre âge, désormais inadaptés aux défis communs de l’humanité.

L’attachement que nous éprouvons envers nos proches constitue l’un des grands paradoxes de notre héritage évolutif. Il nous permet de tisser des liens profonds avec les nôtres, de protéger nos proches et de bâtir des sociétés complexes. Cette disposition nous rend toutefois trop souvent aveugles à la réalité des autres.

À l’époque de l’Anthropocène, où l’activité humaine transforme la planète à une vitesse sans précédent, ce paradoxe devient préoccupant. Ici comme ailleurs, l’intelligence technique s’est développée plus rapidement que la sagesse morale. Nous savons modifier les écosystèmes, exploiter les ressources naturelles et altérer le climat de la Terre, mais nous peinons à élargir le cercle de notre considération morale au-delà des groupes auxquels nous nous identifions spontanément.

Nous nous définissons souvent par nos appartenances. Que nous soyons antifascistes, souverainistes, fédéralistes, sociaux-démocrates, conservateurs, pacifistes, solidaires, environnementalistes, libéraux ou féministes, nos identités politiques, qui ne sont pas nécessairement mauvaises en elles-mêmes, rendent toujours plus étanches les frontières qui nous séparent.

La politique contemporaine semble de plus en plus structurée autour de cette logique grégaire. L’adversaire politique n’est plus une personne défendant une autre vision du monde ; il devient une menace. Si nous ne le considérons pas comme une menace pour notre intégrité physique, nous le présentons comme un danger pour nos valeurs, voire pour notre dignité. Lorsque les discours se radicalisent, l’Autre cesse d’être un interlocuteur et devient un ennemi.

Cette dynamique n’est pas propre à un camp politique particulier. Elle traverse l’ensemble du spectre idéologique. Chaque groupe se convainc que sa cause est suffisamment juste pour justifier la méfiance, le mépris et parfois même la déshumanisation de ceux qui s’y opposent. Derrière les divergences d’opinions se cache une constante de plus en plus claire : notre tendance à privilégier les nôtres.

L’amour que l’on porte aux siens, aussi précieux soit-il, ne suffit pas à lui seul. Nous célébrons la compassion, la solidarité et l’empathie, mais ces vertus s’arrêtent souvent aux frontières de nos appartenances. Elles peinent à s’étendre à ceux qui nous ressemblent moins, qui ne partagent pas nos croyances ou qui vivent loin de notre horizon. L’altérité se présente sous trop de formes pour que nous soyons un jour des miroirs parfaits les uns pour les autres. Notre avenir dépend pourtant de notre aptitude à reconnaître un destin commun dont l’importance transcende nos différences.

La crise écologique révèle avec une brutalité particulière les limites de la politique grégaire. Les changements climatiques, l’effondrement de la biodiversité et la dégradation des écosystèmes ne distinguent ni les nations ni les idéologies. La Terre ne connaît ni gauche, ni droite, ni frontières, ni identités partisanes. Nous continuons pourtant à aborder ces défis à travers les réflexes hérités de la compétition entre groupes. Ces mécanismes, qui ont favorisé notre survie pendant des millénaires, se révèlent aujourd’hui inadaptés à l’ampleur de la tâche qui est la nôtre. Notre loyauté envers un groupe occulte souvent notre responsabilité envers l’ensemble du vivant.

Peut-être faudrait-il accorder davantage de place à l’éthique qu’à l’appartenance. Développer une responsabilité moins fondée sur la proximité affective que sur la reconnaissance d’une dignité partagée. Une éthique qui engloberait non seulement les êtres humains, mais aussi les autres formes de vie avec lesquelles nous partageons la Terre.

Si la politique grégaire est devenue inadaptée, ce n’est pas seulement parce qu’elle oppose des identités rivales. C’est aussi parce qu’elle concentre le pouvoir dans des institutions éloignées des personnes concernées par les décisions. Plus le pouvoir est centralisé, plus les citoyens sont réduits à défendre un camp plutôt qu’à résoudre ensemble les problèmes qui les touchent. Il se concentre entre les mains de quelques-uns, alors qu’il devrait être exercé par les communautés qu’il prétend servir. L’organisation du pouvoir peut nourrir les réflexes d’appartenance ou encourager la reconnaissance de notre interdépendance.

Une démocratie véritablement participative inviterait chacun à prendre part aux décisions qui touchent directement sa communauté. La décentralisation du pouvoir, l’autogestion locale et la multiplication des espaces délibératifs permettraient peut-être de remplacer la logique de l’affrontement par celle de la coopération.

Il n’est plus question de savoir quel groupe doit gouverner. Il faut désormais réduire au minimum les mécanismes qui transforment les différences humaines en rapports de domination. Une société véritablement libre serait moins préoccupée par la conquête du pouvoir que par sa distribution.

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