Dans le calepin de l’éditeur adjoint | À trop peser ses mots…

Choisir un mot n’est jamais neutre dans une salle de rédaction.
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Utiliser le mot « manifestant » ou « émeutier » n’a pas le même effet. Désigner une personne « soldat » ou « combattant », même chose.
Chacun de ces choix résonne différemment auprès du lecteur. Nous le savons, et nous avons donc des lignes directrices sur un paquet d’expressions et de conventions orthographiques pour nous guider au jour le jour (pas moins de 553 entrées dans ce qu’on appelle le « Cyberblogue » !).
La plupart du temps, ce genre de décision se prend à l’intérieur d’une salle de nouvelles, sans controverse.
Mais ce n’est pas ce qui est arrivé à la CBC cet été…
La chose a eu peu d’échos au Québec, mais les auditeurs de Fox News, eux, sont bien au courant d’un mémo qui a circulé dans les couloirs de l’antenne anglaise de Radio-Canada ces derniers mois.
Il s’agit d’une directive qui a été envoyée aux employés sur le mot « terroriste ». En gros : les journalistes ne doivent pas l’employer de leur propre initiative pour qualifier un acte ou un groupe, sauf s’ils l’attribuent à une autorité.
En théorie, ça tient peut-être la route… mais dans les faits ? Difficile à défendre.
La CBC donne en exemple l’attentat-suicide meurtrier commis dans un aéroport de Moscou en janvier 2011, qui doit être qualifié d’« attaque » et non d’« attaque terroriste ». Elle cite également les attentats de Londres en 2005 et ceux contre des trains à Madrid en 2004.
Hum. Dans les trois cas, on a des cellules organisées, des victimes essentiellement civiles, une attribution à des mouvances politico-religieuses clairement identifiées… et ils ne pourraient être qualifiés d’actes terroristes par des journalistes qui rapportent les faits ?
C’est douteux, surtout quand on passe à l’exemple suivant : le 11–Septembre.
La CBC écrit noir sur blanc que les journalistes ne peuvent pas d’eux-mêmes qualifier les attentats de 2001 d’actes terroristes. Même si, disons-le, c’est en quelque sorte la quintessence de l’acte terroriste !
En fait, si lancer délibérément des avions sur des tours de bureaux pleines de monde dans un but politique ne peut être qualifié d’acte terroriste, aussi bien jeter le mot à la poubelle à tout jamais !
Arriva donc ce qui devait arriver avec le mémo : il a fuité.
Le Toronto Sun a été le premier à en parler le 26 août dernier, d’autres ont suivi, aux États-Unis et en Israël. Le texte s’est rendu à l’ambassade des États-Unis, chez Fox News, et ailleurs dans la sphère républicaine.
Le directeur du FBI, Kash Patel, a dénoncé une insulte à la mémoire des victimes du plus grand attentat terroriste de l’histoire américaine.
L’historienne de l’Holocauste Deborah Lipstadt y a vu une forme de négation du 11–Septembre.
Et des élus républicains à la Chambre des représentants ont accusé la CBC de vouloir minimiser la gravité (sanitizing) de l’évènement. Si bien que le Comité national républicain a retiré à CBC/Radio-Canada son accréditation de presse pour la convention de mi-mandat du parti, qui a eu lieu ces derniers jours à Dallas.
« This escalated quickly », comme diraient les Américains ! Ça a vite dégénéré !
Devant le tollé, qui a aussi fait réagir le gouvernement Carney, qui a rappelé que le Canada a toujours reconnu le 11–Septembre comme l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire, la CBC n’a eu d’autre choix que de reculer.
Changement de cap, donc : l’attribution n’est maintenant plus requise pour cet évènement précis1.
Le dossier est donc clos, mais je vous en parle, car derrière cette histoire devenue virale, il y a l’exercice délicat, voire explosif, de choisir les bons mots au quotidien.
Dans le cas du mot « terrorisme », je distingue trois approches dans le monde médiatique.
Il y a celle dont fait partie la CBC qui oblige l’attribution systématique. Les organisations qui suivent cette règle réservent le mot à la citation directe ou à l’attribution nommée à une autorité, un gouvernement, un tribunal.
On veut éviter qu’un vocabulaire perçu comme subjectif ne compromette une réputation d’impartialité. Mais on le voit, poussée trop loin, elle mène à des absurdités.
À l’autre bout du spectre, il y a le refus quasi systématique du mot « terrorisme », incarné par Al Jazeera English. On l’évite au profit de termes jugés neutres. Encore une fois, poussé à l’extrême, ça pose problème.
Et il y a une troisième approche, dans laquelle se range La Presse notamment. Celle de l’usage direct, mais encadré.
Le mot « terrorisme » peut être employé sans attribution, à condition que les faits correspondent à la définition.
En gros : des actes violents et illégaux qui mènent à un grand nombre de victimes essentiellement civiles, commis au nom d’une cause politique, idéologique ou religieuse, avec l’objectif d’intimider une population, de créer un climat de terreur, ou de forcer un gouvernement à agir.
Bien sûr, s’en tenir à cette seule phrase n’est pas toujours suffisant. On ajoute donc des éléments qui poussent la réflexion plus loin. Pensons au niveau d’organisation et de coordination, par exemple, ou au nombre de personnes impliquées. Pensons aussi au caractère spectaculaire de l’attentat et à ses répercussions dans la psyché collective.
Autant de choses qui correspondent bien sûr à ce qui est survenu il y a 25 ans à New York.
Le 11–Septembre est donc un cas assez facile à classer. Même chose, me semble-t-il, pour les attentats de Londres et de Madrid cités en exemple par la CBC.
Mais à La Presse, nous serions plus prudents devant le geste d’un loup solitaire, par exemple, comme la fusillade de la Grande Mosquée de Québec en janvier 2017 et l’attaque au camion-bélier d’Amqui en 2023. Les motivations d’un individu isolé ne sont pas toujours immédiatement discernables. Et la maladie mentale peut être un facteur important.
Bref, l’important est d’avoir des lignes directrices qui sont suffisamment claires pour distinguer ce qui doit l’être, tout en ouvrant la porte aux nuances, aux exceptions… et aux évidences.
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