"Il existe toujours un risque lié à une gestion inefficace de l’espace aérien" : comment Kiev espère rendre le ciel russe infréquentable

Au terme d’un été marqué par l’intensification des combats dans les deux camps, les frappes ukrainiennes en Russie sont de plus en plus nombreuses et efficaces.
Selon les chiffres publiés par le ministère russe de la Défense, l’Ukraine lancerait quasi quotidiennement plus de cinq cents drones, leur nombre dépassant certains jours le millier. Les appareils longue portée, comme le Mammoth, capable de parcourir 2400 kilomètres, permettent désormais de frapper plus loin et plus profondément.
Des infrastructures civiles, notamment des entrepôts logistiques, des installations énergétiques – en particulier pétrolières – et des infrastructures portuaires, sont régulièrement ciblées, avec des conséquences pour les populations civiles.
À eux seuls, ces appareils perturbent déjà régulièrement le trafic aérien, selon Osprey Flight Solutions, une société spécialisée dans l’évaluation des risques aéronautiques. Ils entraînent de fréquentes suspensions de vols et affectent en moyenne une trentaine d’aéroports par jour, de Moscou et Saint-Pétersbourg, jusqu’à des villes comme Mourmansk, Oukhta ou Novossibirsk, situées à des milliers de kilomètres de la frontière entre l’Ukraine et la Russie.
Un danger réel pour l’aviation civile
L’OACI a réagi aux alertes de Kiev sur les dangers que représente cette escalade, "le risque que des appareils civils soient pris pour cibles ou pris dans des échanges de tirs est en augmentation".
"Le danger est réel pour l’aviation civile en Russie", estime Mark Brace, analyste chez Osprey Flight Solutions. "Ce n’est pas seulement la présence des drones en vol qui représentent un risque pour l’aviation civile, mais aussi l’utilisation de missiles et de systèmes de défense aérienne pour les abattre".
Jusqu’à présent, la Russie s’est efforcée de rassurer les opérateurs russes et les compagnies étrangères qui continuent de la survoler, en affirmant qu’elle tente de maintenir son espace aérien ouvert autant que possible. Parmi ces compagnies figurent des transporteurs chinois, turcs, émiratis et d’autres pays du Golfe.
"Des transporteurs chinois utilisent l’espace aérien russe, par exemple pour leurs vols entre la Chine et l’Europe, mais aussi entre la Chine et l’Amérique du Nord", précise Mark Brace.
Les compagnies européennes et américaines, elles, ont cessé de l’emprunter. "La Russie les a de toute façon interdites dans le cadre de mesures de rétorsion", rappelle l’analyste. Quant à l’espace aérien de l’Ukraine, il est fermé à l’aviation civile depuis le début de l’invasion russe en février 2022.
Pour l’OACI, il est donc "essentiel que les États membres évaluent la sécurité de l’espace aérien qu’ils contrôlent et prennent toutes les mesures appropriées".
Mark Brace, analyste chez Osprey Flight Solutions © Tous droits réservés
L’OACI n’a pas le pouvoir de fermer l’espace aérien de la Russie
Cependant, ni l’Ukraine, ni l’OACI n’ont le pouvoir de fermer l’espace aérien d’un pays souverain. L’organisation, qui compte 193 États membres, organise les règles mondiales de sécurité et formule des recommandations, mais à l’inverse de la Commission européenne qui peut interdire le survol de certaines zones dangereuses pour les compagnies européennes, elle n’a pas ce pouvoir.
Il n’est donc pas certain que les attaques de drones ukrainiens provoquant des perturbations, ainsi que les recommandations de l’OACI, dissuadent les compagnies étrangères de continuer à emprunter le ciel Russe, malgré les risques.
La Russie évitera de fermer son espace aérien autant que possible
Cette escalade peut-elle décider la Russie à fermer son ciel aérien aux compagnies étrangères ? "Elle l’évitera autant que possible", prévient Mark Brace, "mais elle prend le risque que ces activités sur son sol puissent impacter l’aviation civile, alors même que des avions sont encore en vol".
En cas d’attaque, la Russie impose des restrictions temporaires autour des aéroports ciblés. Les fermetures d’espace aérien nécessitent des processus de déconfliction civils et militaires qui se sont avérés jusque-là efficaces.
Mais on l’a observé par le passé, les exemples d’erreurs d’identification ou de mauvais calculs dans l’utilisation des systèmes de défense aérienne ne manquent pas. Le plus grave incident remonte à décembre 2024, lorsque l’avion d’Azerbaïdjan Airlines a été abattu par un missile de défense aérienne près de Grozny. Il a fini par s’écraser au Kazakhstan.
"Il existe donc toujours un risque lié à une gestion inefficace de l’espace aérien", insiste l’analyste.
Une nouvelle stratégie de guerre pour isoler Moscou
Kiev fait alors tout, pour perturber – aussi souvent que possible – l’espace aérien russe, afin de contraindre les compagnies aériennes à l’éviter, dans le but d’isoler la Russie.
L’Ukraine demande à l’OACI d’encourager les autorités aéronautiques et les compagnies à protéger l’aviation civile, notamment en facilitant "l’interdiction totale" des vols civils dans l’espace aérien russe. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky met la pression, en assurant que son pays ne vise pas l’aviation civile "en soi", tout en insistant, que "l’Ukraine ne veut pas que des vies innocentes soient perdues".
Une stratégie qui peut fonctionner ? Rien n’est certain. "Divers facteurs politiques, commerciaux ou autres, peuvent influencer la décision d’un pays d’interdire ou non à leurs opérateurs d’utiliser l’espace aérien russe", explique Mark Brace. "Mais ils devront tous prendre en compte les informations dont ils disposent, lorsqu’ils décideront de survoler ou non l’espace aérien russe".
La démarche ukrainienne vise aussi à faire peser davantage les conséquences de la guerre sur sa population. Dans un pays aussi vaste, les Russes qui résident de l’autre côté du pays, n’apprécieront pas devoir prendre le train en cas d’annulation de vols.
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