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Friday, August 21, 2026

L’uranium fantôme de la République démocratique du Congo : une filière secrète vers la Chine, à l’heure du grand retour du nucléaire

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Officiellement, la République démocratique du Congo (RDC) n’est pas un producteur d’uranium. Pourtant, entre 2000 et 5000 tonnes de cette ressource stratégique seraient sorties du pays ce dernier quart de siècle. L’essentiel de ce flux, qui équivaut à 600 têtes nucléaires ou à l’approvisionnement d’une centrale d’un gigawatt, aurait pris la direction d’un seul pays : la Chine.

Ce sont les conclusions d’une enquête conjointe du média d’investigation Lighthouse Reports, du Financial Times et de deux chercheurs de l’université de Wisconsin-Madison et de Princeton, notamment publiées dans la revue scientifique Nature Communications et le journal Le Monde.

Comment ces transactions sont-elles passées inaperçues ? Pourquoi la RDC et la Chine commercent-elles par cette voie illégale et clandestine ? Décryptage.

"Little Boy" et "Fat Man"

Que le sous-sol congolais contienne de l’uranium est un secret de polichinelle. Depuis la découverte du gisement de Shinkolobwe par l’Union minière du Haut-Katanga (l’entreprise coloniale belge surnommée alors "Shinko") inaugurée en 1915, l’uranium congolais était régulièrement exploité.

Au début de la Seconde Guerre Mondiale, cet uranium a même été expédié aux États-Unis pour la construction des deux bombes nucléaires, "Little Boy" et "Fat Man", larguées au-dessus du Japon par le bombardier B-29 Enola Gay, les 6 et 9 août 1945.

La mine de Shinkolobwe en 1925 © Chalux – http://www4.bfn.org/nuclear/shink3.jpg, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=258113

La mine est officiellement fermée depuis les années 1960, et gardée par l’armée congolaise jusqu’en 1997. En 2004, un décret présidentiel interdit officiellement l’extraction artisanale dans la mine et l’uranium est considéré comme une matière "réservée".

Caché dans le cobalt

Si la production d’uranium est arrêtée, le sud du pays reste intensément exploité pour d’autres ressources, notamment le cuivre et le cobalt.

La demande croissante des fabricants de batteries lithium-ion, notamment pour les véhicules électriques, a boosté la production de cobalt de la RDC à plus de 150.000 tonnes par an ces dernières années, plaçant le pays à la première place des pays producteurs en 2024.

Or, en RDC, le cobalt est toujours associé à de l’uranium. "Quand on extrait du cobalt, on sort beaucoup de roches, que l’on doit ensuite retirer. L’une des seules choses qu’on a du mal à enlever, à moins d’utiliser une étape très spécifique avec une substance très précise, c’est l’uranium", explique Tomas Statius, l’un des coauteurs de cette enquête, journaliste pour Lighthouse Reports.

Cette "étape très spécifique avec une substance très précise", c’est l’ajout d’acide phosphorique. À l’heure actuelle, c’est l’un des deux seuls traitements efficaces pour séparer l’uranium du cobalt, et surtout la seule façon de se conformer au seuil maximum de radioactivité fixé par les autorités congolaises à tout produit minier.

Un enfant montre des pierres sur le site d’une mine artisanale de cobalt et de cuivre, le 25 mai 2025 à Kolwezi, en République démocratique du Congo © Michel Lunanga/Getty Images

Parfois cette séparation de l’uranium et du cobalt se fait de façon transparente et déclarée dans le pays importateur, comme c’était le cas du cobalt congolais exporté en Finlande.

Jusqu’en 2016, l’ancien propriétaire de la mine congolaise de Tenke Fungurume, le groupe minier américain Freeport McMoran, s’occupait lui-même d’extraire l’uranium du cobalt une fois arrivé dans le pays scandinave, écrivent les auteurs de cette enquête conjointe du média d’investigation Lighthouse Reports, du Financial Times et de deux chercheurs de l’université de Wisconsin-Madison et de Princeton.

Plus de 2000 tonnes sous les radars

Mais parfois, ces exportations d’uranium via le cobalt ne sont pas déclarées. Les auteurs de cette enquête ont trouvé qu’entre 2000 et 5000 tonnes d’uranium auraient été exportées depuis l’an 2000.

Pour arriver à cette estimation, ils ont eu recours aux données existantes sur l’étendue de la présence d’uranium dans le sous-sol congolais, notamment le fonds d’archives de Tervuren à Bruxelles.

Les archives géologiques du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, le jeudi 12 février 2026 © PHOTO BELGA MARIUS BURGELMAN

En comparant les quantités d’uranium naturellement présentes dans les sols et le volume de cobalt exporté depuis 25 ans, et ce que permet de traiter l’acide phosphorique, ils sont arrivés à ce résultat : impossible que tout le cobalt congolais exporté ait été traité avec de l’acide phosphorique.

Cette portion congrue de cobalt expédié non-traité, qui contiendrait donc toujours de l’uranium, est estimée entre 2000 et 5000 tonnes.

En 2009, l’AIEA avait déjà fait état "d’informations fiables" indiquant que l’uranium est "en réalité exporté en tant que sous-produit du cobalt", révèle aussi cette enquête.

Failles de sécurité en RDC

L’un des enjeux que posent ces exportations clandestines est celui du contrôle opéré par les autorités congolaises. Comme l’explique Teva Meyer, maître de conférences en géopolitique et géographie à l’Université de Haute-Alsace, "le cobalt passe par des ports, où il y a des portiques calibrés pour détecter la présence de radioactivité". En l’occurrence ici, poursuit-il "soit les portiques n’étaient pas calibrés, soit il y a des agents douaniers qui ont simplement considéré que ce n’était pas important".

"Envoyer l’uranium dans le cobalt sans avoir fait le travail de séparation, ça coûte moins cher", ajoute-t-il. "Donc il est très probable que ce n’était pas contrôlé parce que le gouvernement congolais n’a pas la capacité de le faire".

Lorsque le cobalt est exporté, c’est généralement pour lui-même, et non pour l’uranium

Agence internationale de l’énergie atomique

Contactée par Le Monde, l’AIEA assure ne pas s’inquiéter de la situation en RDC. "Lorsque le cobalt est exporté, c’est généralement pour lui-même, et non pour l’uranium. L’uranium est souvent considéré comme un fardeau [pour les mineurs], car il s’agit d’une impureté."

Quant à la RDC, dans un communiqué publié jeudi 6 août par le ministère de la Communication et des Médias, Kinshasa affirme que la présence naturelle d’uranium dans les gisements de cobalt est un fait géologique établi. Le gouvernement congolais estime que l’étude ne repose pas sur des mesures directes effectuées sur des cargaisons exportées, mais sur une modélisation de premier ordre non spécifique à chaque installation, s’inscrivant selon lui dans une fourchette d’estimation large.

Le gouvernement annonce mettre en place une série de mesures, dont une campagne de vérification analytique, la mise en place d’un groupe de travail interministériel et l’ouverture de consultations avec l’AIEA.

Yeux rivés vers l’ouest

Où est parti ce cobalt congolais non traité, riche en uranium, durant ces 25 dernières années ? Très probablement vers la Chine qui importe la quasi-totalité (95%) du cobalt congolais, sans pouvoir le confirmer.

Pour Tomas Statius, avec l’uranium comme sous-produit du cobalt, "c’est un peu tout bénef [pour la Chine], car elle obtient deux minerais via une seule voie d’extraction". Ces économies d’échelles seraient aussi probablement facilitées par le fait que "la majorité des mines de cobalt en RDC aujourd’hui sont détenues en partie par des capitaux chinois", poursuit le journaliste.

C’est un choix économique

Teva Meyer, maître de conférences en géopolitique et géographie à l’Université de Haute-Alsace

Une fois expédié vers la Chine, le cobalt est alors traité pour y extraire l’uranium. Pour Teva Meyer, soit la Chine n’en a rien fait et c’est devenu "un déchet", soit "elle l’a traité comme un sous-produit". Le chercheur penche plutôt sur le fait que cette importation souterraine d’uranium ait plutôt été une opportunité économique qu’une vraie stratégique industrielle : "Il n’est pas certain que le fait que le cobalt ait été importé avec l’envie d’importer l’uranium, c’est juste que les entreprises chinoises qui importent beaucoup de cobalt […] ont pris tous les tous les flux qui arrivaient, qu’importe qu’il y ait de l’uranium dedans ou pas. C’est un choix économique. La Chine s’est retrouvée face à un acteur qui leur vendait du cobalt moins cher parce qu’en plus, à nouveau, si on doit faire la séparation de l’uranium, quelqu’un paye. Donc c’est potentiellement l’importateur ou l’exportateur. Les industriels chinois se sont trouvés face à ça, car ils avaient un intérêt à le faire."

Dans un article académique paru en 2023 dans la revue chinoise Modern Mining et relayé par les auteurs de cette enquête, plusieurs ingénieurs et dirigeants d’entreprises minières détenues par l’État chinois et présentes en RDC insistaient sur la nécessité d’une "récupération efficace et l’utilisation optimale" de l’uranium contenu dans le cobalt congolais, jugeant ce minerai "d’importance stratégique".

Sollicité par Le Monde, le ministère de l’Industrie chinois n’a pas souhaité réagir.

Ruée chinoise vers le nucléaire civil

Pourquoi la Chine utiliserait cette voie souterraine congolaise pour s’approvisionner en uranium ?

Premier usage possible : alimenter ses centrales nucléaires. En effet, la demande en électricité de la Chine explose "d’abord poussée par "l’industrie, mais aussi les data centers, la hausse des niveaux de notre vie dans les grandes villes surtout, ou encore la hausse consommation dans le tertiaire", souligne Marco Baroni, consultant spécialisé dans l’énergie et enseignant à Sciences Po Paris. Et pour répondre à cette électrification croissante, la Chine fait feu de tout bois, en misant notamment sur les énergies renouvelables et le nucléaire civil, tout en restant le premier consommateur mondial de charbon.

Ces dernières années, Pékin s’est imposé comme le pays qui construit le plus de nouvelles capacités nucléaires au monde. Début 2026, la Chine exploitait 58 réacteurs nucléaires (environ 56,4 GW installés) et comptait 33 unités supplémentaires (plus de 35 GW) en construction. Une augmentation historique puisque dix ans plus tôt, la Chine exploitait 34 réacteurs (environ 27 GW). Comme le pointe Marco Baroni : "Il faut se souvenir qu’il y a 20 ans, le plus grand consommateur d’électricité dans le monde était les États-Unis et maintenant la Chine en consomme deux fois et demie de plus".

Pour assurer ses approvisionnements, la Chine poursuit la stratégie dite des "quatre piliers" (四位一体) basés sur l’exploitation des ressources nationales, l’investissement dans des gisements à l’étranger, l’achat sur le marché et la constitution de stock, lit-on dans un rapport de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

La Chine a des gisements d’uranium sur son territoire, "mais ils sont complexes à utiliser d’un point de vue géologique, et sont chers à exploiter", explique Teva Meyer, également chercheur associé à l’Institut français des affaires internationales et stratégiques (IRIS). L’extraction locale couvrant moins de 20% de ses besoins, le pays est donc contraint d’importer de l’uranium. Aujourd’hui, environ 88% de la consommation d’uranium en Chine est importée, principalement du Kazakhstan, de la Namibie, de l’Australie et de l’Ouzbékistan.

"La dépendance de la Chine à l’uranium étranger pourrait atteindre 90% en 2030", estiment des chercheurs chinois cités par Le Monde.

Cette explosion des besoins en uranium de la Chine s’inscrit dans un contexte global de hausse de la demande de l’industrie nucléaire civile principalementAprès l’accident de Fukushima au Japon en 2012, de nombreuses mines d’uranium avaient fermé faisant chuter le cours de cette ressource.

La tendance inverse s’observe désormais avec une flambée de 24 dollars à 74 dollars la livre entre 2020 et 2024, poussée par la hausse de la demande mondiale en électricité. Cette dernière s’explique par l’électrification des usages (véhicules électriques), la relocalisation industrielle, et surtout l’explosion des centres de données liée à l’intelligence artificielle.

Production et besoins mondiaux annuels en uranium en tonnes métriques par an (tU/y) (1949-2023) © OCDE / Nuclear Energy Agency and the International Atomic Energy Agency

Usage militaire

Si ce n’est pas pour son usage civil, la Chine pourrait aussi avoir besoin d’uranium pour développer son arsenal militaire.

Bien qu’il est difficile de savoir avec certitude où en est la Chine sur son parc militaire, un rapport du Pentagone publié en novembre 2021 indiquait que Pékin développerait son arsenal nucléaire beaucoup plus rapidement que prévu. Elle pourrait disposer de 700 ogives nucléaires opérationnelles d’ici 2027 et pourrait en compter plus de 1000 d’ici 2030.

Depuis la Guerre Froide et la peur de voir l’arme nucléaire se propager et faire courir un risque de guerre nucléaire au monde, le Traité de non-prolifération (TNP) est signé en 1968 et entre en vigueur en 1970. Il impose que l’uranium exporté serve uniquement à des fins pacifiques mais jamais militaires. Pour en acheter, un pays doit avoir ratifié le TNP.

"Si vous voulez avoir de l’uranium pour de l’armement militaire, vous ne pouvez pas acheter l’uranium sur le marché", explique ainsi Teva Meyer. "Donc il faut, il faut que vous trouviez un autre flux : soit, c’est le flux interne, vous avez vos propres mines et tant mieux. […] Soit vous trouvez des manières détournées, et c’est là où potentiellement se pose la question de cet uranium qui provenait du Congo."

Sans avoir aucune preuve que la Chine aurait importé l’uranium congolais pour renforcer sa défense, Tomas Statius souligne qu’il peut être "théoriquement intéressant pour un pays qui aurait envie de développer son arsenal nucléaire sans forcément le dire à tout le monde", de passer sous les radars.

L’AIEA à bout de souffle

Que de l’uranium congolais ait pu quitter les frontières du pays de manière clandestine – pour un usage militaire ou civil – illustre, pour Teva Meyer, les difficultés structurelles de l’instance chargée de contrôle ces flux : l’AIEA.

L’Agence ne dispose que de 275 inspecteurs pour couvrir l’ensemble des sites dans les 191 pays parties au TNP, pour un budget annuel de l’ordre de 425 millions de dollars, dont environ 150 millions sont directement dédiés au contrôle des accords de garanties, précise-t-il.

En outre, l’AIEA n’a statutairement aucun pouvoir coercitif. En cas de non-conformité constatée, l’Agence ne peut que la rapporter au Conseil de sécurité de l’ONU et à son Assemblée générale. Elle ne peut imposer ni sanction ni inspection forcée, ni contrainte matérielle, ajoute Teva Meyer.

Pour ce dernier, ce qui est inquiétant dans les révélations de cette enquête ce ne sont pas tant les quantités d’uranium exportées de RDC probablement vers la Chine qui posent problème que le fait même que ces exportations aient pu avoir lieu. "Entre 2000 et 5000 tonnes d’uranium, c’est moins de 3% de la consommation de la Chine à l’échelle mondiale, c’est peanuts".

En 2022, les centrales nucléaires chinoises consommaient près de 10.000 tonnes d’uranium, selon une estimation de chercheurs chinois, rendue publique en 2025. Pour Marco Baroni, ces quelques milliers de tonnes d’uranium qui auraient été secrètement importées de la RDC ce dernier quart de siècle ne représentent pas un enjeu stratégique pour la Chine : "Si on répartit équitablement ces 2000 tonnes sur les 25 années, cela donne environ une centaine de tonnes d’uranium qui auraient été importées par an, alors que la Chine a besoin de 10.000 tonnes". En sachant que, ajoute-t-il, la Chine a "l’argent et les connexions pour acheter" l’uranium sur les marchés officiels.

Par contre, ce qui est embêtant, ajoute Teva Meyer, "c’est que ça révèle des vraies failles dans les différentes couches qui normalement devraient protéger les risques de prolifération".

Un cadre de non-prolifération fragilisé, notamment par la fin du traité de limitation et de surveillance réciproque des arsenaux nucléaires russes et américains New Start en février dernier. La non-prolongation de ce traité "peut encore un peu plus décrédibiliser ce TNP qui est malheureusement déjà au bord de l’effondrement", commentait le directeur d’ICAN France, la campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires, Jean-Marie Collin, sur la RTBF en février dernier. Le chercheur insistant sur le fait que l’on parle bien "d’armes de destruction massive".

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