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Tuesday, October 27, 2026

Assistance sociale | Quand des politiques publiques trahissent des préjugés

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Les politiques publiques d’assistance sociale trahissent des préjugés nocifs pour la santé, le bien-être et la participation sociale de personnes vivant dans la pauvreté, révèle un rapport de recherche de l’UQAM, qui sera rendu public ce mardi. À l’heure où la lutte contre l’itinérance est une priorité du gouvernement St-Pierre Plamondon, les chercheurs appellent à revoir de façon urgente des politiques d’aide financière contre-productives qui condamnent à l’extrême pauvreté.

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Prière de ne pas ajouter au malheur du monde

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

La célèbre citation de Camus m’est revenue en mémoire en lisant le troublant rapport de chercheurs de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) dévoilant les préjugés à l’endroit des personnes en situation de pauvreté qui teintent des politiques publiques au Québec. Des préjugés qui ajoutent à leur malheur et les maintiennent dans l’extrême pauvreté, constate une étude de la Chaire de recherche sur la réduction des inégalités sociales de santé (RISS) obtenue en exclusivité.

On savait déjà que les personnes dites « assistées sociales » constituent le groupe social le plus stigmatisé du Québec. On savait aussi qu’à la cagnotte des préjugés, les prestataires considérés comme aptes au travail sont ceux qui récoltent le jugement le plus sévère. Mal nommés bien malgré eux comme de « mauvais pauvres » qui seraient trop paresseux pour s’en sortir1.

Dans la foulée de l’adoption en 2002 de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS) reconnaît que ces préjugés ajoutent au malheur du monde et il s’emploie à les combattre au sein de la population.

Mais se pourrait-il que les politiques publiques du MESS nourrissent ces préjugés qu’il essaie lui-même d’éradiquer ?

Ce que nous apprend l’étude indépendante de la Chaire RISS, réalisée à la demande du MESS⁠2 – dont il faut saluer ici l’audacieuse volonté d’introspection –, c’est que des préjugés nocifs se sont en effet immiscés dans les politiques publiques, les rendant encore plus sévères à l’égard des personnes prestataires que ne l’est la population en général.

Les préjugés ne sont évidemment pas apparents en toutes lettres. Nulle part ne lit-on, bien sûr, que les prestataires d’aide sociale sont des paresseux ou des profiteurs vivant aux crochets de l’État.

C’est plutôt en analysant en profondeur les politiques d’aide financière de dernier recours et en les comparant avec des politiques de soutien au logement et d’aide financière aux études que les préjugés transparaissent en filigrane.

« En allant dans le détail des politiques, on a découvert toutes sortes d’incohérences qui nous ont permis de déceler la présence de deux préjugés principaux, soit la paresse et la malhonnêteté », explique Janie Houle, titulaire de la Chaire RISS.

Un exemple ? En considérant d’emblée les personnes qui présentent une demande d’aide sociale comme étant « sans contrainte » à l’emploi, le programme d’aide sociale sous-entend « qu’elles refusent ou évitent de prendre les mesures nécessaires à leur indépendance économique, évoquant de fait des représentations associées à la paresse et à la dépendance », écrivent les chercheurs.

Pourtant, plusieurs études remettent en question ce sous-entendu. Car on sait que, même si elles sont considérées par défaut comme étant aptes au travail, ces personnes composent en réalité avec des conditions sociales ou de santé qui font en sorte qu’il leur est difficile d’occuper un emploi à temps plein et de le conserver. On sait aussi que faire reconnaître des contraintes à l’emploi est un processus long et fastidieux, souvent inaccessible aux personnes les plus précarisées. Plusieurs sont donc considérées comme étant capables de travailler tout simplement parce qu’elles sont incapables de surmonter tous ces obstacles bureaucratiques.

Même si monsieur et madame Tout-le-Monde tendent à avoir des préjugés à l’égard des personnes dites « assistées sociales » (surtout lorsqu’on les nomme ainsi), ils demeurent moins durs à leur égard que ne le sont les politiques publiques, révèle l’étude de la Chaire RISS.

De toutes les politiques analysées par les chercheurs, l’aide financière de dernier recours est de loin la plus contraignante, en particulier pour les personnes considérées comme sans contrainte à l’emploi.

Alors que les prestations d’aide sociale pour des personnes seules considérées comme aptes au travail ne sont que de 845 $ par mois, la population québécoise est disposée à leur offrir des sommes en moyenne 1,5 fois plus élevées, révèle un sondage Léger réalisé dans le cadre de cette étude3.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Janie Houle, titulaire de la Chaire RISS

Les gens voient bien que les 845 $ par mois, ça n’a pas de bon sens de survivre avec ça en 2026 au Québec !

Janie Houle, titulaire de la Chaire RISS

Un montant aussi faible maintient les prestataires dans une pauvreté économique extrême, avec un revenu inférieur à 75 % du seuil de la mesure du panier de consommation. Incapables de payer un loyer et de subvenir à leurs besoins de base, ces personnes risquent fort de se retrouver à la rue.

Si les gens savaient par ailleurs à quel point les politiques publiques mettent des bâtons dans les roues des prestataires qui voudraient améliorer leur sort, ils seraient encore plus outrés, croit Janie Houle. L’étude de la Chaire RISS souligne que, même si le programme d’aide sociale vise officiellement à encourager l’intégration en emploi, il empêche les prestataires de travailler plus de quatre heures par semaine au salaire minimum sans pénalité. Et alors que la population québécoise se dit favorable à l’idée de permettre des revenus de travail jusqu’à 1000 $ par mois pour ces prestataires, le maximum actuel permis (sans pénalité) n’est que de 200 $, une somme ridiculement basse, non indexée depuis près de 30 ans.

« Dès que tu fais 201 $, on va t’enlever 75 sous sur ton dollar de plus ! Et à partir de quatre heures par semaine, on coupe ton chèque entièrement ! rappelle la chercheuse. Si les gens savaient ça, ils diraient : ça n’a pas de bon sens ! C’est contre-productif ! »

Résultat : loin d’aider des gens précarisés à retrouver une vie digne, le programme d’aide sociale les plonge dans une pauvreté chronique qui nuit à leur santé et les éloigne encore plus du marché du travail.

Ajoutez à ce « désincitatif » au travail le fait qu’une personne cesse d’être admissible à l’aide sociale dès que son conjoint a des revenus annuels supérieurs à 19 000 $ (alors que les réductions sur les prêts et bourses de l’aide financière aux études ne commencent que si le revenu du conjoint est de plus de 63 000 $)… Voilà qui donne bien peu de moyens de sortir de l’extrême pauvreté. Au contraire, cela plonge des personnes en couple dans une situation de dépendance financière et les rend plus vulnérables à la violence conjugale.

Lorsqu’on parle de lutte contre l’itinérance, on néglige trop souvent ces aspects, observe Janie Houle, qui espère que les recommandations de la Chaire RISS feront partie des enjeux discutés lors du sommet national sur l’itinérance promis par le nouveau gouvernement.

« Oui, c’est vrai, ça prend un logement. Mais ça prend un revenu aussi ! »

Un revenu décent. Et des politiques publiques exemptes de préjugés. Pour ne pas ajouter au malheur du monde.

1. Lisez la chronique « Les “bons pauvres” et les “mauvais pauvres” »

2. La recherche a été financée par les Fonds de recherche du Québec dans le cadre d’une action concertée en partenariat avec le MESS.

3. Le sondage a été réalisé en décembre 2025 par la firme Léger auprès d’un échantillon de 3397 répondants représentatif de la population québécoise adulte sur le plan de l’âge, de l’éducation et de la langue.

Consultez le rapport de la Chaire RISS

Cinq solutions pour des politiques sans préjugés

Que faire pour que les politiques publiques soient exemptes de préjugés à l’égard des personnes vivant dans la pauvreté et leur permettent vraiment d’améliorer leur sort ?

L’étude rendue publique mardi par la Chaire de recherche sur la réduction des inégalités sociales de santé de l’UQAM inclut plusieurs recommandations pour atteindre cet objectif.

En voici cinq :

1. Impliquer les personnes en situation de pauvreté dans l’élaboration et l’évaluation des politiques qui leur sont destinées.

2. Ne plus présumer que la personne qui demande une aide financière de dernier recours est apte au travail par défaut et ne plus lui faire porter le poids des démarches médicales et administratives nécessaires à la reconnaissance de ses contraintes à l’emploi.

3. Augmenter et indexer le revenu de travail permis sans pénalité pour les programmes d’aide sociale ou de solidarité sociale.

4. Ne plus pénaliser l’entraide et éliminer la limite de 100 $ de dons permis sans réduction de prestations.

5. Définir la vie maritale de la même manière qu’à l’aide financière aux études et utiliser les mêmes seuils de revenus exemptés du conjoint.

Source : Chaire RISS

Le poids des mots

Si les préjugés à l’égard des personnes vivant dans la pauvreté ne sont pas inscrits noir sur blanc dans les politiques publiques, ils sont renforcés par la terminologie utilisée par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS).

Alors que le MESS parle officiellement d’« assistance sociale », la Chaire RISS utilise plutôt l’expression « aide financière de dernier recours » pour désigner les différents programmes destinés aux personnes qui tentent de survivre dans la pauvreté. Un choix qui n’a rien d’un caprice sémantique.

« Nous, on pense que le terme “assistance sociale” ne devrait plus exister », dit Janie Houle, titulaire de la Chaire RISS.

Les personnes en situation de pauvreté faisant partie de son équipe de recherche désapprouvent l’utilisation de cette expression qui contribue à nourrir les préjugés de dépendance et de passivité dont elles sont la cible.

En parlant plutôt d’« aide financière de dernier recours », on dit les choses telles qu’elles sont : les personnes qui réclament cette aide n’ont pas d’autre choix.

En plus d’être plus juste, ce changement de vocabulaire modifie aussi le regard que l’on porte sur ces gens, observe la psychologue communautaire. Lorsqu’on dit « aide financière de dernier recours » au lieu d’« assistance sociale », cela réduit la perception négative des prestataires, selon un sondage Léger réalisé dans le cadre de cette étude.

« On voit à quel point les gens considèrent moins les personnes prestataires comme étant paresseuses lorsqu’on utilise ce vocable. »

Prestataire et presque à terre

Bardée de diplômes, Julie Sanfaçon a rempli avec succès bien des demandes de financement dans sa vie, notamment pour étudier à l’étranger. Mais la femme de 54 ans, née avec un handicap visuel et souffrant de fibromyalgie, n’a jamais rien vu d’aussi lourd et complexe que les démarches pour obtenir une aide financière de dernier recours et faire reconnaître ses contraintes sévères à l’emploi.

L’état de santé de Julie Sanfaçon, qui a travaillé en traduction, l’a forcée à tout arrêter en 2014, après plusieurs arrêts de travail et hospitalisations. Elle a fait une demande d’aide sociale l’année suivante, une fois ses économies presque épuisées – une condition sine qua non pour y être admissible.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Julie Sanfaçon, paire chercheuse dont l’état de santé l’a contrainte à demander des prestations d’aide financière de dernier recours.

En plus de souffrir d’une maladie chronique, Julie Sanfaçon a dû composer avec un trouble de stress post-traumatique après avoir été victime d’un acte criminel à la fin de l’année 2015.

« Je suis devenue prestataire – et presque à terre – en 2016 », dit la paire chercheuse de la Chaire RISS qui a collaboré à la nouvelle étude sur les préjugés dans les politiques publiques1.

Malgré sa mauvaise santé et son handicap, Julie Sanfaçon n’avait le droit qu’au montant de base de l’aide sociale, unique porte d’entrée pour tout prestataire. Même si elle n’était pas en état de travailler, elle était considérée comme apte au travail par défaut.

« Les programmes d’aide sociale et de solidarité sociale sont construits de telle sorte que la personne a seulement deux options. Travailler à temps plein pour assurer son autonomie financière – ce que j’ai essayé avant de frapper un mur. Ou bien vivre dans l’extrême pauvreté, sans possibilité de couvrir ses besoins de base. Et c’est ce que j’ai dû faire en portant en plus un handicap de naissance. »

Au début, elle croyait que l’aide sociale serait pour elle un temps d’arrêt pour se rétablir. La réalité l’a rattrapée : vivre avec des moyens minuscules n’a rien de thérapeutique, bien au contraire. Et ce n’est certainement pas un levier facilitant un retour au travail. C’est davantage un « parcours du combattu », observe la paire chercheuse.

Même en se tournant vers l’aide alimentaire, Julie Sanfaçon voyait les factures impayées s’accumuler et sa santé dépérir. Elle n’avait pas les moyens de se payer un logement adapté à ses besoins. En mode survie, elle s’est retrouvée sans domicile fixe en 2019 et a dû vivre dans un refuge pour femmes en attendant de pouvoir stabiliser sa situation.

« Je dois ma vie à une poignée d’acteurs et actrices communautaires qui ont validé mon vécu et compris », raconte-t-elle.

Au beau milieu de ce naufrage, pour que ses contraintes sévères à l’emploi soient finalement reconnues, il lui a fallu surmonter de multiples obstacles administratifs et obtenir trois rendez-vous avec un médecin pour faire remplir, à ses frais, les formulaires qui lui permettraient d’obtenir des prestations plus élevées du programme de solidarité sociale.

« C’est lourd pour juste avoir le droit finalement de crever de faim un peu moins… »

Étonnamment, alors que la politique d’aide financière de dernier recours (AFDR) s’adresse à des gens souvent beaucoup moins scolarisés que Julie traversant eux aussi les pires moments de leur vie, elle est d’une complexité inouïe, révèle l’étude de la Chaire RISS.

En comparant l’AFDR avec les politiques d’aide financière aux études et de soutien au logement, les chercheurs ont été frappés non seulement par son niveau de complexité sans pareil, mais aussi par l’ampleur des mesures de surveillance, de punition, et de restrictions imposées à ses prestataires. S’il est normal d’exercer une certaine surveillance pour assurer une gestion adéquate des fonds publics, on constate ici qu’elle est sans commune mesure avec les autres politiques.

Cette surveillance excessive pourrait s’expliquer par le préjugé de malhonnêteté fréquemment accolé aux prestataires. Cela leur donne l’impression d’être considérés comme des fraudeurs par défaut, bien que les fausses déclarations à l’assistance sociale soient un phénomène marginal2.⁠

Cela fait aussi vivre un stress chronique aux prestataires, qui craignent à tout moment qu’une erreur de bonne foi entraîne une coupe de prestations essentielles à leur survie.

Avec sa basse vision, Julie Sanfaçon a elle-même dû composer avec le stress d’inscrire le mauvais chiffre dans un formulaire. « Je ne suis pas malhonnête, je suis handicapée ! »

Les programmes d’AFDR sont aussi les seuls parmi les politiques analysées à pénaliser l’entraide. Toute aide doit être déclarée et entraîne des coupes si le montant excède 100 $ par mois.

« J’appelle ça : déclarer grand-maman », dit Julie Sanfaçon. Une mesure qui fait en sorte que recevoir de l’aide de son entourage se transforme en source de stress la poussant à dire : « Donnez-moi pas de cadeaux, c’est du trouble pour moi ! »

Ce qui devrait nous troubler, c’est bien qu’une politique publique conçue pour aider les plus vulnérables décourage ainsi l’entraide.

1. Rappelons que cette chaire de recherche-innovation de l’UQAM, à qui on doit le formidable projet de « livres vivants » dont je parlais l’an dernier, travaille à réduire les inégalités en plaçant les personnes directement concernées au cœur de la recherche.

1. Lisez la chronique « Des livres vivants comme antidotes aux préjugés » 2. Lisez l’article « 4 mythes sur les assistés sociaux » sur le site du Scientifique en chef du Québec

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