Une lutte à deux pour contrer la gentrification dans Saint-Henri–Sainte-Anne
Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, le défi de l’abordabilité des logements dans Saint-Henri–Sainte-Anne, à Montréal.
C’est la circonscription qui a vu naître les premières habitations à loyer modique (HLM) au pays, en 1966. Soixante ans plus tard, la question du logement à prix modique demeure plus que jamais au cœur des préoccupations des habitants de la circonscription.
« On a perdu énormément de logements abordables au cours des sept ou huit dernières années », déplore le p.-d.g. de Mission Bon Accueil, Samuel Watts, en entrevue avec Le Devoir. Et même si l’arrondissement du Sud-Ouest de Montréal, qui couvre le même territoire que la circonscription de Saint-Henri–Sainte-Anne, est le quartier qui compte le plus de HLM de la métropole, les logements hors marché n’occupent que 14 % du parc locatif. Ce qui est insuffisant pour répondre aux besoins du quartier, selon M. Watts, qui voit toujours plus de gens être poussés à la rue et se tourner vers les organismes comme le sien.
Ici, la crise du logement bat son plein, encouragée par une gentrification galopante et par une forte disparité de revenus. Saint-Henri–Sainte-Anne réunit en effet plusieurs quartiers montréalais aux réalités bien différentes. D’un côté, Griffintown avec ses condos luxueux, et Pointe-Saint-Charles et son embourgeoisement. De l’autre, les quartiers populaires et familiaux de la Petite-Bourgogne et de Ville-Émard.
Selon les données du dernier recensement, la circonscription est l’un des endroits au Québec où les écarts de richesse sont les plus criants. La part de ménages qui gagnent moins de 30 000 $ par an est plus importante à Saint-Henri–Sainte-Anne que dans le reste de la province (20,2 % contre 14,9 % en 2020). À l’autre bout du spectre, les gens qui gagnent plus de 200 000 $ par an y sont légèrement plus nombreux que dans le reste de la province (6,7 % contre 6,4 % en 2020).
Face à ce constat, le député de la circonscription peut-il faire changer les choses ? Oui, affirme sans détour Samuel Watts. Il peut notamment faire en sorte que les différents ministères se parlent, ce qui serait, selon lui, un bon début.
« Un bon exemple, c’est celui du ministère [des Affaires municipales et] de l’Habitation, qui est séparé du ministère des Services sociaux. Franchement, ces deux-là vont ensemble parce que, lorsqu’un logement est construit pour quelqu’un qui a un faible revenu, cette personne a souvent besoin d’un programme en soutien de loyer ou de services connexes. C’est quelque chose qui doit être réglé. »
Plus de coopératives d’habitation
Dans Saint-Henri–Sainte-Anne, deux candidats sont au coude-à-coude : le député solidaire sortant, Guillaume Cliche-Rivard, et le libéral Benoit Clermont. Selon les projections de Qc125, ils totalisent chacun 35 % des intentions de vote, loin devant les autres candidats. Nous avons donc voulu connaître leur plan pour contrer la crise du logement.
C’est sur les bords du canal de Lachine que Le Devoir a rencontré Guillaume Cliche-Rivard. Dans son plan habitation, Québec solidaire propose notamment de contrôler le montant des loyers, de construire 25 000 logements sociaux et de sortir 25 000 logements du marché. M. Cliche-Rivard aimerait également voir se développer davantage de coopératives d’habitation, un « outil exceptionnel », selon lui.
« Les coopératives d’habitation dans le Sud-Ouest, c’est extraordinaire. Pourtant, depuis 25 ans, on n’en a très peu construit. C’est un échec majeur des deux dernières décennies. Pourtant, il y a des familles qui ont pu se loger pour 400 $ par mois, dans ce qui ressemble à des maisons de banlieue. Ça fait une différence inouïe ! »
La question est donc de savoir s’il est possible d’en faire plus sortir de terre. « Oui, il y a de la place », avance Guillaume Cliche-Rivard. Il cite pour preuve la création de quatre coops d’habitation dans Griffintown, qui permettent à des gens de se loger en plein centre-ville à un prix décent. Selon lui, des coops pourraient très bien voir le jour dans Pointe-Saint-Charles, Ville-Émard ou Côte-Saint-Paul. « Il y a encore du terrain à l’extension jusqu’au REM vers l’autoroute, il y a encore beaucoup de place pour ça. On est capable de faire beaucoup plus. »
Le candidat solidaire veut aussi miser sur une meilleure mixité en matière de revenus.
« On ne veut pas des lieux 100 % logements hors marché, puis, plus loin, des condos à un million la porte minimum. Il y a de beaux projets hybrides qui se font actuellement. C’est le cas d’un projet dans le secteur Bridge-Bonaventure, il y a une tour hors marché, puis une tour dans le marché. Elles vont être construites en même temps, c’est le même projet. C’est ça le deal. »
Des maisons abordables pour la clientèle en transition
À deux pas de la station de métro Monk, dans un café de Ville-Émard, Le Devoir a discuté logement abordable avec le candidat libéral, Benoit Clermont. Fondateur de la boîte de production Productions Déferlantes, ce dernier a décidé de s’impliquer dans son quartier, qu’il habite depuis 15 ans.
« Dans Saint-Henri–Sainte-Anne, ce n’est plus un parti de pouvoir [Québec solidaire] qui est là. Je pense que ramener les gens au pouvoir ne peut être que bénéfique pour eux », avance-t-il pour expliquer la raison de son saut en politique.
Sur le problème du logement, il admet avec humilité être encore en train de faire ses devoirs, afin d’avoir une vue d’ensemble précise. Il dit avoir rencontré plusieurs intervenants, comme Bâtir son quartier, installé à Pointe-Saint-Charles, ou Utile, un organisme à but non lucratif qui se spécialise dans les logements hors marché, principalement pour étudiants. Le candidat met aussi en avant les propositions du Parti libéral du Québec (PLQ) en la matière.
« Le parti a annoncé plusieurs mesures, comme arriver à terme à bâtir 100 000 nouveaux logements par année, ou avoir un rabais de TVQ pour les acheteurs jusqu’à concurrence de 10 000 $ », explique-t-il. Le PLQ se donne aussi comme cible ambitieuse de porter la part du logement hors marché à 20 % du marché en 2050.
Dans sa circonscription, Benoit Clermont compte également s’inspirer de ce qui a été fait ailleurs, comme le village Transitiôn de Gatineau, qui consiste à reconvertir des conteneurs en logements temporaires pour des personnes en situation d’itinérance.
« Dit comme ça, ça a l’air un peu simpliste, mais l’accès à des maisons abordables pour une clientèle en transition est une piste intéressante. »
Quant à savoir ce qui pourrait être fait pour rendre accessibles des logements inoccupés, M. Clermont préfère se montrer prudent. Il dit prendre avec des pincettes l’enquête de Radio-Canada qui a révélé le 27 juin dernier qu’environ 25 000 logements étaient inoccupés sur l’île de Montréal.
« Les chiffres mis en avant dépendaient de la consommation d’électricité pour ces logements-là. Est-ce que c’étaient des pied-à-terre qui n’étaient pas si occupés ? Des chalets ? Il faut quand même affiner ces chiffres. »
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