"La coopération n’est pas un secteur, c’est un vecteur" : Jean Van Wetter, directeur général d'Enabel, défend l'importance de l'aide publique au développement

Ghizlane Kounda reçoit Jean Van Wetter, directeur général d'Enabel, l'agence belge de coopération internationale.
Après les coupes budgétaires de l'an dernier, la coopération belge au développement est descendue à 0,37% du PIB, un niveau historiquement bas, alors que l'ONU recommande que chaque pays développé y consacre 0,7%. Vous aussi vous êtes concernés par les coupes budgétaires, vous le déplorez aussi ?
J.V.W. : "Nous, on pense que c'est un paradoxe en fait, alors que le monde évolue, que l'Afrique va faire 4 milliards d'habitants à la fin du siècle et que l'Europe vieillit. Et on voit notre croissance économique aussi qui est presque à 0. Pour nous, c'est un investissement dans notre futur en commun, bien sûr pour aider des populations vulnérables, mais aussi pour développer des partenariats avec des pays émergents qui seront des partenaires futurs de la Belgique et de l'Europe. Et donc on coupe quelque chose qui était en fait un avantage que l'Europe avait sur le reste du monde. Ça correspond aussi à du soft power, une relation privilégiée avec un certain nombre de partenaires".
L'argument du gouvernement est de dire qu'il faut assainir le budget et pour faire des économies, il vaut mieux investir ici en Belgique qu'ailleurs.
J.V.W. : "Je comprends la difficulté d'avoir un équilibre budgétaire et de chercher des endroits où on peut couper. Mais effectivement, c'est un paradoxe par rapport au retour sur l'investissement à long terme. Et donc j'invite les décideurs politiques à regarder l'investissement et le retour sur investissement dans 5, 10, 15 ans et donc d'avoir un calcul. Mais c'est évidemment difficile parce qu'on voit l'immédiat et les contraintes budgétaires immédiates. Mais il faut absolument se projeter dans une vision qui dépasse les 2, 3 prochaines années. Et donc nous, on plaide pour un changement de narratif, de sortir d'une logique nord-sud ou d'une logique d'aide vers une logique de partenariat. Et là, si vous faites ce calcul qui est un travail plus d'économiste, vous verrez que c'est l'intérêt de la Belgique de continuer à investir dans cette coopération internationale, en faisant des ajustements évidemment, et en étant plus stratégique dans le choix des partenaires, le choix des pays et le choix des thèmes. En fait, je dis toujours, la coopération n'est pas un secteur, c'est un vecteur. C'est un vecteur qui permet à un État d'avoir un outil stratégique. Utilisons ça comme un vecteur par rapport à nos défis en Belgique, climat, économie, jeunesse et autres. Et les éléments récents. On a vu la crise de sécurité ici à Bruxelles avec l'augmentation de la criminalité due à la drogue. On sait très bien que ça commence ailleurs dans le monde, notamment à Guayaquil, en Équateur, ou que cette drogue transite par des ports africains et donc travailler à la source en Équateur ou dans les ports africains pour augmenter la sécurité. C'est évidemment l'intérêt de la Belgique aussi".
© BENOIT DOPPAGNE
Pour que nos lecteurs comprennent, que fait Enabel concrètement ?
J.V.W. : "On travaille dans la santé, dans l'éducation, dans le développement du secteur privé. Ça, c'est peut-être pas suffisamment connu. C'est que la coopération, c'est pas que des secteurs classiques, éducation, santé, c'est aussi développer des écosystèmes favorables à l'investissement dans des marchés émergents. Je vous donne l'exemple : la Tanzanie va faire 300 millions d'habitants. Une ville comme Dar es Salaam , qui est la ville principale, va faire 20 000 000 d'habitants. S'il y a une classe moyenne dans ces villes, c'est des marchés intéressants aussi. Et donc, on a beaucoup de projets qui aident aussi nos entreprises belges à avoir d'une certaine manière accès à ces marchés. Et donc, quand on coupe les budgets de la coopération, c'est aussi couper l'accès et la relation privilégiée avec ces pays. Nos entreprises ont besoin de nouveaux marchés, il faut pas l'oublier".
C'est vrai que la plupart des Belges méconnaissent le fonctionnement de la coopération belge. Comment le financement qui reste est-il attribué et comment est-il utilisé ? Est-ce que vous pouvez donner plus d'exemples justement ?
J.V.W. : "L'exemple de la Côte d'Ivoire est un bon exemple parce que pour la Côte d'Ivoire, la Belgique est son 2e partenaire commercial. On est le pays du chocolat, ils sont le pays du cacao. Et donc ce qu'on fait, c'est aussi renforcer notre relation au niveau politique et économique, tout en aidant des petits producteurs locaux à améliorer la qualité de leur production. Et donc c'est vraiment ce qu'on appelle des partenariats mutuellement bénéfiques. Et moi, évidemment, en tant que directeur général d'Enabel, je plaide pour cette coopération gouvernementale parce que je pense qu'elle est extrêmement importante dans un monde où, comme le Premier ministre canadien le dit, où le monde doit se réinventer et où on doit créer de nouveaux partenariats avec des partenaires qui ne sont pas nos partenaires classiques. Et je pense que la coopération bilatérale est un outil qui permet d'identifier et de créer du lien. Avec, en anglais on dit le non usual suspects, mais donc oui, ce sont ces pays d'Afrique ou d'Asie ou d'Amérique latine."
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C'est vrai qu'Enabel travaille davantage avec le secteur privé. Dans quel secteur vous investissez ?
J.V.W. : "Mais donc pour moi, la coopération doit se faire autour de l'expertise mutuelle des pays. L'erreur, je pense qu'on a fait dans le passé, c'est que la coopération était uniquement sur des secteurs classiques, comme je disais tout à l'heure, santé, éducation, agriculture. Moi, ma vision, ma logique, c'est de dire en quoi la Belgique dans son ensemble est compétente et quelles sont nos niches d'expertise. L'industrie pharmaceutique, on l'a vu avec les vaccins pendant le COVID. Le premier vaccin COVID était produit en Belgique grâce à un écosystème, l'industrie, les centres de recherche, les universités, le système régulatoire qui a permis de développer ce vaccin. Mais c'est ça que nos partenaires africains nous demandent et donc on va essayer de transmettre cette expertise et on le fait déjà dans des pays comme le Sénégal".
► Cet article est tiré du Journal de l’Afrique, diffusé le 18 septembre 2026 dans l’émission Les Couleurs de l’Info sur RTBF La Première. (Ré)écoutez l’interview dans les podcasts "Récits d’Afrique".
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