C’est nul!
1. Vous êtes dans le gymnase d’une école. Une scrutatrice vous tend un bulletin de vote. Une liste de noms. Aucun ne vous convient.
Vous en êtes arrivé à la conclusion que le Parti québécois a profondément trahi l’héritage social-démocrate de son fondateur. Que la Coalition avenir Québec est un parti d’affairistes ayant vidé le Trésor public pendant huit ans pour nous endetter collectivement tout en produisant des résultats désastreux. Que le Parti libéral du Québec est, dans votre esprit, trop associé aux scandales historiques de corruption des commandites et des brownies et à ceux sur lesquels a enquêté la commission Charbonneau. Que le Parti conservateur du Québec a refusé de participer au débat sectoriel sur la culture et à celui des plus urgents sur l’environnement tandis que son programme libertarien annonce l’hécatombe de notre tissu social. Vous avouez que Québec solidaire vous fait de l’œil, car vous concluez qu’il est la seule formation qui reconnaît véritablement que trop de citoyens vivent dans une indigence effarante, que notre démocratie doit être profondément remodelée et que le combat à mener est celui du bas vers le haut, ce que vous appelez avec délicatesse « la révolte des humbles ».
Mais trop de doutes subsistent en vous pour que vous donniez votre vote à qui que ce soit.
Si vous rentrez chez vous, allez au 2. Si vous entrez dans l’isoloir pour annuler votre vote, allez au 3. Si vous cherchez sur le bulletin la case « aucune de ces options », allez au 4.
2. Vous rentrez chez vous.
Vous croyez n’avoir rien fait, mais vous venez de signer un chèque, car la Loi électorale permet aux partis de toucher une allocation annuelle de 1,99 $ par électeur inscrit. Cette enveloppe est ensuite répartie entre les formations selon le pourcentage de votes valides reçus. On présume que les absents auraient voté comme les électeurs présents.
En 2022, plus de 2 millions de personnes sont restées à la maison. Leur part de l’enveloppe, près de 3,7 millions de dollars par année (l’allocation annuelle par électeur inscrit était de 1,71 $ en 2022), a été distribuée aux partis en leur nom. La Coalition avenir Québec a donc encaissé environ 1,5 million de cet argent chaque année, pendant quatre ans. C’est de l’argent gagné grâce à des gens qui n’ont pas voté pour elle ni pour personne. Vous vouliez vous abstenir. Vous avez donné, et sans choisir à qui.
Retournez au 1.
3. Vous entrez dans l’isoloir et vous cochez toutes les cases.
Votre bulletin sera rejeté. Mais il sera comptabilisé dans le taux de participation. Notre système compte les bulletins rejetés, même s’il ne les compte pas dans les votes valides. Annuler son vote n’est donc pas s’abstenir. C’est se déplacer, faire la file et déposer dans l’urne un refus qui ne compte pas. Le refus est amalgamé aux bulletins mal remplis. Votre 1,99 $, lui, a été réparti entre les partis comme si vous étiez resté au lit. Vous devinez la faille à cet endroit précis.
Allez au 5.
4. Vous cherchez la case « aucun ».
Elle n’existe pas. La Loi électorale ne prévoit pas l’option de ne choisir aucun candidat. Vous venez d’éclairer la faille, juste là.
Allez au 5.
5. La faille a été magnifiée, tendue en question et attend une réparation.
Le Parti nul a été fondé en 2009 par Renaud Blais avec comme unique programme de faire ajouter cette case. Le jour où il obtiendra gain de cause, ce parti n’aura plus raison d’être. Rares sont les formations dont la victoire mène à leur dissolution. Vérifiez sur votre bulletin s’il y a un candidat du Parti nul.
Si oui, allez au 6. Sinon, faites un choix ou retournez au 3.
6. Vous votez pour le Parti nul.
Votre abstention est enfin comptabilisée et votre 1,99 $ revient à ce parti, qui le placera en fiducie. Ça ne vous semble pas le Klondike, mais c’est la chose la plus pertinente que vous offre la Loi.
Jenny Cartwright, cinéaste et candidate du Parti nul, à qui l’on doit notamment Les perdants — un documentaire qui se demande pourquoi on a décidé que ce ne sont pas toutes les voix qui comptent —, vous rappelle que « le refus n’est ni un geste passif ni un renoncement : c’est un geste politique qui nous permet de retrouver notre capacité d’agir et de remettre en question des règles présentées comme inéluctables, alors qu’elles sont injustes. Le Parti nul transpose cette résistance dans l’espace électoral en donnant une voix politique à celles et ceux qui refusent de cautionner un système dysfonctionnel ».
Son travail de documentariste, lui, enregistre le grain de parole que le scrutin transforme en chiffres. Car il arrive qu’une abstention soit une phrase complète, articulée et qu’il faille seulement quelqu’un pour la transcrire. Ses documentaires font ce que les institutions ne font plus : ils tiennent le procès-verbal de ce qui n’a pas été retenu. Ils gardent les archives des femmes qui gagnent le droit d’entrer dans les tavernes, des locataires qu’on chasse d’un quartier soudainement devenu « joggable », des soignantes qui hurlent dans le vide, des candidats sans affiche qui font du porte-à-porte pour rien.
Nos parlements sont des théâtres et le rôle du documentaire est peut-être analogue à celui du public aux aguets dans les gradins : cet espace citoyen où l’on respire ensemble et où l’on finit par comprendre, tous en même temps, que ce qui se trame sur scène nous concerne terriblement.
Allez au 7.
7. Le lendemain matin, un gouvernement est formé.
Le Parti nul n’est pas porté au pouvoir. La question, maintenant, ne s’adresse plus à lui. Elle s’adresse aux autres. Vous engagez-vous à inscrire au bulletin de vote une case « aucune de ces options » ? Votre refus sera parlant, puisqu’on sait maintenant combien ça rapporte, chaque année, le silence de 2 millions de personnes. Ça se compte.
8. Vous n’êtes pas dans un gymnase, vous lisez Le Devoir.
Faites la seule chose dont l’effet a été démontré : appelez les personnes de votre entourage qui n’iront pas voter et demandez-leur d’y aller. Pas pour voter comme vous. Pas pour en faire un livre dont vous êtes le héros. Juste d’aller voter. Ça compte.
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