L'historien et écrivain David Van Reybrouck : "Si j'étais ministre du climat, ma première décision serait d’interdire aux jets privés d’atterrir en Belgique"

David Van Reybrouck : Assez mal. J'ai eu les larmes aux yeux à plusieurs reprises, toutes ces morts suite aux canicules, ces hectares brûlés, toute cette bêtise humaine, cette paralysie politique, et savoir que... Tout cela a été su à l'avance. On a été averti. On n'aurait pas dû être surpris. Je suis surpris de la surprise des autres. Les avertissements des scientifiques n'ont pas été pris au sérieux. Et je trouve ça profondément inquiétant.
Vous avez été très marqué par les élans de solidarité qui se sont manifestés à la suite des incendies dans les Hautes Fagnes…
Bien sûr, c'était fantastique mais on ne peut pas remplacer une politique climatique sérieuse par une action solidaire instantanée, spontanée. Ce n'est pas un substitut. Une des raisons pour lesquelles nous n'avons toujours pas de politique climatique sérieuse dans ce pays et dans beaucoup d'autres, c'est que la classe politique semble penser que les citoyens et les citoyennes ne sont pas prêts. Dès qu'il y a une mesure qui va être imposée, ils se disent qu’il y aura des paysans en colère, des gilets jaunes alors que les agriculteurs étaient les premiers à venir aider les pompiers. J’ai été très ému par les images des tracteurs avec leurs citernes de 10.000 litres d'eau, normalement destinées aux bétails, aux vaches. Je trouve que c'est complètement faux de penser que le public belge n'est pas prêt. Le ministère de la Santé a fait une grosse enquête en Belgique et il s'avère que 78% de Belges sont d'accord que la politique climatique continue à ce rythme ou à un rythme avancé.
Selon vous donc, la question de l'adhésion des citoyens est réglée ?
Oui, le citoyen est prêt à assumer le fardeau d'une politique climatique. C'est pour vivre mieux, c'est pour avoir une vie plus saine, plus longue, plus heureuse. Mais il y aura un effort à faire. Et les bénéfices vont peut-être être pour la génération future. Donc je pense qu'il faut être honnête : nous allons vers un autre vallon, plus vert, mais il y a un tunnel à traverser.
Mais le citoyen voit aussi la fin du mois et se dit peut-être que l’écologie peut être punitive…
Je trouve que la non-action est beaucoup plus punitive que l'écologie. Le citoyen est prêt à accepter des mesures pour le climat à condition qu'il soit vécu comme étant juste. Par exemple en Flandre, on va demander un effort à tout le monde alors que l’aéroport de Deurn à côté d'Anvers qui n'est utilisé que par les ultra-riches qui ont un jet privé et continue pourtant à recevoir des subsides qui ont été donnés clandestinement. Comment voulez-vous que les gens soient prêts à faire des sacrifices dans leur style de vie alors que les ultra-riches continuent à atterrir sur des aéroports privés avec des émissions énormes ? Si j'étais ministre du climat, la première chose que je ferais serait d'interdire les jets privés à atterrir en Belgique. Ou au moins de demander 20.000 euros par atterrissage. Il faut qu'on commence avec une justice sociale. Les plus pauvres, qui sont les moins responsables du réchauffement climatique à cause de leur style de vie sont déjà les premiers frappés. Je pense que pour eux, la transition ne doit pas coûter un euro. Au contraire, je pense qu'il faudrait en profiter pour isoler les logements sociaux, ça doit être la première mesure. Comme ça, il y a un bénéfice social et écologique à la fois.
Pensez-vous que le fait qu’on ait 7 ministres du climat, ça fasse parti du problème ?
Oui, j'ai regardé les chiffres sur la canicule du mois de juin. Il y avait 25.000 morts en Europe, donc une surmortalité de 25.000. Et les deux pays les plus frappés étaient la Belgique et l'Allemagne. Il faut bien se rendre compte, presque 10 % de la surmortalité suite aux canicules en Europe de l'Ouest est tombée dans un petit pays qui n'a même pas été frappé par les pires températures. Le nôtre. C'est grave. Et l'autre pays, c'est l'Allemagne, beaucoup plus grand. Mais ce sont deux pays fédéraux. Et je me demande s'il n'y a pas un rapport entre ça.
Donc c'est un problème de coordination?
Oui. D'autant plus que la compétence climatique dans le système belge est issue des partis verts. Et les partis verts n'ont pas commencé comme des "partis du climat", mais comme des "partis pour l'environnement". Et l'environnement, dans les années 70, on l'a déjà fédéralisé. On a fédéralisé l'environnement donc le paysage, le territoire c'est flamand, bruxellois ou wallon. Et le climat s'est greffé là-dessus. Ce sont les mêmes parties qui ont parlé de l'environnement et du climat. Du coup, le climat est devenu une compétence régionale. C'est une bêtise. Imaginons si on avait fait la même chose avec la défense, on aurait sept ministres de la défense ou sept ministres de politique étrangère. Ce serait bidon. Pour l'environnement, oui, il y a des arguments pour que ça reste flamand ou wallon ou bruxellois, mais aucun argument pour qu'il y ait autant de ministres de climat. Je serais très en faveur de refédéraliser un certain nombre de compétences dès que c'est plus logique et plus cohérent pour déployer une vraie politique sur le climat.
Depuis la guerre en Ukraine, l’Europe se réarme. Les budgets sont adaptés, y compris en Belgique. Est-ce que c’est l’urgence à privilégier ? La politique militaire avant la politique climatique ?
Je pense que le gouvernement fédéral et les ministres de la Défense ont raison, il faut investir dans la sécurité, mais ils se trompent complètement d'ennemis. Dans les cinq prochaines années, il y aura des milliers et des milliers de Belges qui vont mourir, mais ce ne sera pas suite à un attentat russe. (Cet été c'était près de 3000 Belges qui mourraient à cause de la canicule).
Vous avez une boule de cristal ?
Non, mais on a quand même une capacité de raisonner. Quand on voit que la Russie n'a pas été capable de conquérir deux provinces d'un pays à l'est, son voisin, que l'économie russe est complètement aplatie par l'effort de guerre, que la fatigue de la population russe est là, il n'y a aucun danger. La Russie ne va pas attaquer un pays de l'OTAN ou de l'UE. Je suis en revanche assez d'accord sur le fait qu'il faut investir dans la défense militaire parce que la guerre en Ukraine a fait évoluer les technologies militaires à tel point que le seul pays de pointe au niveau des technologies militaires en Europe maintenant, c'est l'Ukraine. Et nous, nous sommes tous en arrière. Mais il y a quelque chose qui me frappe quand même, c’est que nous avons un ministre de la Défense qui voit des dangers militaires potentiels contre lesquels il faut s'armer mais qui ne trouve rien de mieux à faire que de faire un barbecue et plonger dans une piscine au début d’une canicule. C’est quand même bizarre que dans ce pays, nous avons passé deux décennies à discuter des F-35 contre une attaque militaire d’on-ne-sais-pas-où, mais qu'on n'a rien, alors qu'il y a eu des rapports qui ont donné des avertissements, contre les dangers d'incendie. Pour l'incendie des Hautes Fagnes il n'y avait pas un Canadair, pas un hélicoptère. On avait deux petits hélicoptères de la police fédérale. C'était pathétique.
En 2022, dans votre livre Nous colonisons l'avenir, vous évoquiez la piste de la désobéissance civile. Vous désobéissez parfois ?
Il faut, c'est important. Combien de grands pas en avant dans l'humanité ont été réalisés parfois par désobéissance ? La plus grande démocratie du monde, l'Inde, est née grâce à la désobéissance civile de Gandhi. Toute une série de luttes ont été réalisées grâce à des gens qui ont dit 'Je respecte la loi tant que la loi est juste'. Mais le moment où la loi est profondément injuste, alors j'ai le droit de me retirer. Mais c'est compliqué. Par exemple, est-ce qu'on ne doit pas considérer une désobéissance fiscale ? C'est quelque chose que je n'ai pas encore mis en pratique, mais je pense qu'il faut commencer à le faire. Calculons le pourcentage du budget fédéral qui va vers le secteur fossile en forme de subsides, en forme d'exemptions fiscales et tout ça. Et si c'est 15%. Débitons 15% de la somme qu'on doit payer chaque année. Jusqu'à il y a quelques années, j'ai payé mes impôts avec gaieté. Je veux payer pour l'enseignement, je veux payer pour l'infrastructure, je veux payer pour les fonctionnaires qui reçoivent leur salaire. Mais chaque année, quand je dois payer mes impôts, j'ai quand même un grincement car je suis en train d'autofinancer ma propre destruction. Je suis en train d'autofinancer la destruction des écosystèmes, le raccourcissement de ma propre vie. Et tout cela parce que nous vivons dans un État qui dépense encore chaque année des milliards au secteur fossile, qui donne des subsides aux aéroports qui servent juste les ultra-riches.
Vous parlez des COP dans votre nouveau texte en mentionnant la COP 28 qui avait lieu à Dubaï en 2023. Dans l'accord qui a fini par tomber après cette COP, il y a une ligne qui a été applaudie, une phrase qui appelait les pays à renoncer aux combustibles fossiles. Ce qui vous a surpris…
Oui, pour tout le monde, c'était une grande réussite. La COP 28, c'était la première COP où on a mentionné les carburants, les combustibles fossiles. Et encore de façon très euphémistique, en anglais, c'était "to transition away". Ce qui veut dire qu’il ne faut pas arrêter mais petit à petit commencer à penser à s'éloigner des carburants. Mais comment se fait-il qu'on sache tout ça depuis le milieu du XIXe siècle, qu’il faille tant de décennies pour agir ? Dans ces COP, ce n'est pas la planète qui pense la planète, ce sont des pays qui viennent ensemble pour sauver la planète et pour ne pas trop faire mal à la Belgique ou à la Chine ou à l'Uruguay. Donc chaque pays qui vient envoie des négociateurs, des diplomates nationaux pour faire quelque chose, mais aussi pour s'épargner. Et s'épargner soi-même est peut-être la pire recette pour sauver le monde.
Pour le dire autrement, on n'a plus rien à attendre des COP ?
Je pense qu'il faut les garder. Comme il faut garder les Nations unies. Je pense que les institutions internationales nous ont beaucoup donné. Grâce à l'ONU, on n'a quand même pas eu de bombes nucléaires depuis Hiroshima et Nagasaki. Il y a quand même eu des effets de refroidissement grâce à la diplomatie multilatérale.
"Où les habitants de la Terre peuvent-ils se faire entendre quand ils ne participent pas de temps à autre à un sondage d’opinion ?" Question que vous posez dans votre livre et à laquelle vous répondez : "Nulle part". Il y a quand même des élections, des politiques climatiques locales ?
Oui et c'est très bien. Ça donne déjà une première indication de ce que le peuple veut. Mais il y a toujours des nouveaux défis. Personne n'a parlé de la défense pendant la dernière campagne électorale en Belgique. Pourtant, le plus grand budget de ce gouvernement va vers le militaire. Il y a des défis qui se posent entre deux tours d'élection sur lesquelles on devrait inviter la population à se prononcer. Dans une démocratie, le peuple a le pouvoir un jour tous les cinq ans, et ce jour-là, le peuple donne son pouvoir à un autre. C'est ça, l'acte de voter, c’est 'Toi, tu peux parler à ma place pendant les quatre ans à venir'. Ça peut être utile, et je pense que pour l'instant, on va continuer avec, mais il faut enrichir le système électoral. On a le droit de vote, on s'est battus pour. Maintenant, il faut se battre pour le droit à la parole. Donc il faut continuer à démocratiser la démocratie. Le jour où j'ai compris que le mot élection et le mot élite avaient la même racine étymologique, j'ai tout compris.
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