La sérénité en héritage
Quelle que soit notre destinée, quelles que soient les façons par lesquelles nous tentons d’affronter l’insondable, il arrive un moment où nous renonçons à l’illusion de l’éternité. Dès qu’il y a de la vie, il y a de la mort. En ouverture de son livre Le chemin le moins fréquenté, Scott Peck écrit : « La vie devient beaucoup moins difficile le jour où l’on réalise que la vie, c’est difficile. » En d’autres mots, lorsqu’on réalise qu’il est inutile d’espérer que nous ne nous vivrons que des moments heureux, que les choses iront de mieux en mieux du début à la fin. Toute vie porte en elle son lot de bonheur comme son lot d’épreuves. Dire que notre vie, comme toutes les autres, se dirige vers sa propre fin, c’est presque un pléonasme. En prendre conscience, c’est arrêter de disperser nos énergies à nous faire croire que les choses s’amélioreront sans cesse pour les diriger vers les façons par lesquelles nous pouvons, sans pour autant nous en réjouir, adoucir l’irruption de ces inéluctables.
Nous mourrons toutes et tous et il serait exagéré de dire qu’Hubert était serein par rapport à sa propre disparition. Mais ses préoccupations concernaient bien plus l’idée de quitter ce monde qu’il n’avait pas fini de découvrir que celle d’aborder des territoires inaccessibles aux vivants.
Hubert adorait la vie. Il s’émerveillait, comme savent s’émerveiller les enfants, de tous les aspects du monde, les rencontres et les gens, les fleurs et les arbres, la musique, les étoiles et le ciel. Comme un enfant, il voulait tout savoir et tout connaître de ce qui éveillait chez lui ce sentiment. Il nous a appris que le désir de connaissance prend racine dans la beauté du monde, et que par la connaissance, le monde devient plus beau. Bercé par une enfance heureuse, il a développé un désir inextinguible d’apprendre et de connaître — les enfants heureux sont assoiffés d’apprendre.
À ce désir s’est adjointe, de façon indissociable, la volonté de transmettre. Faire connaître la beauté du monde jusque dans ses aspects les plus mystérieux, les plus insolites. C’est ainsi, en plaçant côte à côte les fragments de notre savoir sur l’Univers progressivement dévoilés par la recherche, que ses collègues et lui ont fini par les agencer en une histoire, une histoire qui allait nous en apprendre un tout petit peu plus sur la place que nous y occupons. Un très beau passage de son premier livre, Patience dans l’azur, décrit les circonstances de nos origines : « Nous ne sommes pas nés d’hier. Notre existence commence dans la fulgurante explosion qui a donné naissance à l’Univers. Elle se poursuit au cœur ardent des étoiles, dans les vastes espaces interstellaires, dans l’océan primitif de la Terre, à la surface des continents. » Lorsqu’il ajoute que nous sommes faits de poussières d’étoiles, nous saisissons que notre existence s’inscrit dans l’histoire de l’Univers, une histoire dont nous sommes à la fois acteurs et spectateurs au même titre que tout ce qui est. Et que, de ce fait, notre vie comme notre mort font partie de cette histoire.
Bien sûr, comme individus, l’idée de notre disparition n’a rien pour nous réjouir. Mais le paysage cosmologique que la science nous révèle à travers les écrits d’Hubert nous invite à une mise en perspective. Avant nous, une centaine de milliards d’humains sont nés et ont parcouru la planète. Tous ont eu ce privilège d’ouvrir les yeux, de contempler le spectacle du monde, de s’en émerveiller, puis de repartir. Bon nombre d’entre nous ont un jour souhaité la vie éternelle. Mais face à de tels nombres, il n’est pas d’autre choix que de reconnaître la mort comme une étape — la condition, aussi normale qu’inéluctable, de tous les vivants. Ils nous placent devant cette conclusion irréfutable : rien de vivant n’est éternel. Sans qu’il y ait forcément une cause ou un sens, il y a quelque part une raison à cet ordre des choses. Une raison qui nous échappe, mais qui tient probablement à la notion d’évolution.
Hubert nous dit que l’histoire de l’Univers, c’est l’histoire de la matière qui s’organise, sans cesse, opiniâtrement, jusqu’à atteindre la complexité qui permet l’émergence du vivant. Il nous fait ainsi comprendre qu’accéder à l’éternité, pour les êtres animés comme pour les êtres inanimés, verrouillerait toute possibilité d’évolution. Que sans cette évolution, l’Univers pourrait ne contenir encore, et pour l’éternité, que de l’hydrogène et de l’hélium. Des éléments bien incapables de produire à eux seuls de la complexité. Sans les étoiles, les galaxies, les milliards d’êtres vivants qui nous ont précédés, tous ces êtres qui ont pu évoluer, nous ne serions pas là pour en parler. L’évolution implique la vie, l’adaptation, la transformation, la transmission des informations entre les générations. Elle implique aussi la disparition des individus, essentielle pour que la vie, comme phénomène, puisse se poursuive.
Ainsi s’inscrit notre existence dans l’histoire de l’Univers. Les particules qui nous constituent sont là depuis les tout premiers temps du monde. Avant d’arriver jusqu’à nous, elles ont traversé des lieux et des milieux extrêmes, passant de la fournaise nucléaire du cœur des étoiles au froid glacial du vide intergalactique. Lorsque nous ne serons plus là, elles poursuivront leurs aventures. Elles participeront à d’autres nébuleuses, d’autres étoiles, peut-être construiront-elles d’autres êtres pensants. Nous les hébergeons pendant le temps de notre existence, ce moment fugace où, par la grâce des mécanismes du vivant, elles ont été organisées avec une précision qui dépasse l’entendement.
Quant à ce qui fait de chacun de nous des êtres uniques, notre conscience, notre perception du monde, notre mémoire, nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il en advient. Mais beaucoup d’entre nous espérons, Hubert le premier, que ce dernier voyage nous mènera vers des endroits aujourd’hui inaccessibles, où les mystères du réel indéchiffrables aux vivants se trouvent enfin dévoilés. Où, quelque part dans l’infini du cosmos, les questions ici insolubles connaissent enfin leurs réponses. Si Hubert se désolait de devoir quitter ce monde et les gens qu’il aimait, je suis persuadé qu’il était tout aussi curieux de découvrir ce qui l’attendait de l’autre côté — et de s’en émerveiller.
Bien des religions, bien des poèmes, bien des œuvres d’art ont tenté de nous réconcilier avec l’idée de la mort. Peu d’auteurs, au cours des derniers siècles, auraient pensé que la science, domaine trop facilement associé au rationnel, à la logique formelle, à l’objectivité, nous aiderait à trouver un sens qui nous rendrait plus sereins face à cette idée. C’est là l’une des plus belles réussites d’Hubert : en inscrivant notre histoire dans celle du monde, en l’associant à celle des étoiles, des galaxies et de tous les vivants, passés, présents, futurs, en nous expliquant que le battement de notre cœur est une ramification de l’immense énergie déployée au moment du Big Bang, il nous ouvre une voie d’apaisement, et même de sérénité, face à l’idée de notre disparition. Ce testament est sans doute l’un des plus beaux cadeaux qu’il nous ait laissés.
Par la même occasion, il nous dit que cet apaisement passe par une connaissance toujours accrue du monde. Ce n’est pas un hasard si, depuis des siècles, cette connaissance se trouve consignée dans les livres. Aviez-vous remarqué la parenté qui existe entre les mots « livre » et « liberté » ? Saviez-vous qu’elle provient d’une étonnante convergence, celle qui, en latin, voit le terme « liber » désigner à la fois l’homme libre et la pellicule entre le bois et l’écorce d’un arbre, cette pellicule utilisée comme support dans les premiers temps de l’écriture ?
Celles et ceux qui connaissaient Hubert savaient qu’il n’était pas à la recherche des honneurs ou des hommages. Plusieurs se sont demandé s’il aurait été opportun que le Québec organise pour lui, après sa disparition, une forme de cérémonie nationale. Cela ne lui aurait pas ressemblé. L’amour d’Hubert pour le Québec ne tenait ni aux honneurs, ni aux hommages, ni, sans qu’il y soit complètement indifférent, à une forme de reconnaissance par les pouvoirs en place. Il était infiniment plus simple. C’était un attachement au territoire, dans le dialogue immémorial qu’y entretiennent les plantes, les animaux, les forêts, les roches, les rivières, les saisons, le ciel et les étoiles, ce dialogue déjà entrevu lors de ses escapades nocturnes dans le grand cimetière et dont il a fait le cœur de sa démarche.
C’était aussi une fascination pour la façon dont les Québécois ont su s’y établir, se blottissant dans de tout petits villages tout juste posés au sein de paysages dont l’ampleur défie l’imagination. Des villages que l’on pourrait presque qualifier de campements humains, tant les échelles de temps et d’espace qui les entourent leur donnent encore, après plus de cinq siècles, un je-ne-sais-quoi de nomade ; et dont les habitants, tout comme lui, n’hésitent pas à sortir par les nuits les plus glaciales pour contempler ensemble les aurores boréales, ces féeries électromagnétiques qui, à la manière des songes, semblent émaner de la rêverie des constellations.
Si vous avez la chance de visiter un jour cette bibliothèque, claire et lumineuse malgré sa situation souterraine, de contempler tous ces ouvrages, cette concentration de connaissances accumulée depuis des temps immémoriaux, de feuilleter ceux qui, pour une raison ou pour une autre, auront éveillé votre intérêt, pensez à la quantité de savoir qu’elle vous rend disponible. Ce savoir porteur de liberté, enregistré dans des livres qui entourent un jardin dont les arbres eux-mêmes contiennent, par leur écorce, des livres en puissance. Rappelez-vous que de tous les temps, en maintes civilisations, le jardin symbolise le cycle de la vie, de la fertilité, de la disparition et de la renaissance.
Puis demandez-vous — connaissant l’amour d’Hubert pour les arbres et les plantes qu’il voyait comme des compagnons de voyage, et sachant qu’il a lui-même planté, arbre par arbre, un étonnant arboretum dans la très belle propriété de Malicorne — s’il existe un lieu plus approprié pour évoquer la mémoire d’Hubert qu’une bibliothèque scientifique dont le cœur est un jardin.
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