Le nouvel hôpital, nerf de la campagne en Outaouais
Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, les problèmes chroniques du réseau de la santé à Hull, en Outaouais.
La machinerie lourde est enfin arrivée sur le terrain du Centre Asticou, à Hull. C’est sur ce vaste site, en bordure du parc de la Gatineau, que s’amorcent tout juste les travaux préparatoires à la construction du futur centre hospitalier de la région — dont l’ouverture est prévue en 2032. Mais pour plusieurs citoyens à bout de patience, l’attente a assez duré.
À quelques minutes du futur hôpital, les ratés du réseau se font sentir au quotidien. En milieu d’après-midi, par une belle journée d’été, les patients s’entassent dans la salle d’attente de la clinique médicale Medigo. Dans son bureau, la Dre Anne Gervais, directrice de l’établissement, ne mâche pas ses mots. « La souffrance, elle est présente depuis très longtemps en Outaouais », lâche-t-elle.
Déjà en 2008, lorsqu’elle s’est installée dans la région, la médecin de famille avait déjà été mise en garde. « Tout le monde me disait : “Ça ne marche pas en santé, c’est le bordel là-bas.” Et quand je suis arrivée, c’était exactement ça : le bordel. »
Un constat qui n’étonne guère Jean Pigeon, qui témoigne avoir vu son lot de citoyens pour qui les délais d’attente ont eu des conséquences dramatiques, parfois mortelles. « Les gens de l’Outaouais paient les mêmes impôts qu’ailleurs au Québec et ont droit aux mêmes services qu’ailleurs. Mais en pratique, ce n’est pas vrai », dénonce le porte-parole de SOS Outaouais, une coalition militant pour un meilleur accès aux soins.
Voisine de la capitale fédérale, l’Outaouais traîne depuis des années un important retard de financement en santé. En 2024-2025, il lui aurait manqué 272 millions de dollars pour atteindre la moyenne québécoise, soit un écart de 640 $ par habitant, selon l’Observatoire du développement de l’Outaouais (ODO).
Un sous-financement qui se fait sentir jusque dans les urgences, quotidiennement pleines à craquer. À l’hôpital de Hull, près d’un patient sur quatre (22 %) est reparti sans avoir vu de médecin l’an dernier — deux fois plus que la moyenne québécoise, selon Santé Québec.
Pour nombre de citoyens à court de solutions, traverser le pont vers l’Ontario a longtemps permis de pallier les lacunes du réseau québécois. « J’en faisais partie, témoigne Jean Pigeon. Mais avec la croissance démographique du côté ontarien, plusieurs [hôpitaux et cliniques] ne sont plus en mesure de prendre en charge la clientèle québécoise. »
« On ne peut pas tout régler »
L’attente d’un nouvel hôpital régional se fait plus pressante que jamais — et dure depuis des années. C’est la Coalition avenir Québec (CAQ) sous François Legault qui en avait fait la promesse lors de la campagne de 2018. Quatre ans plus tard, la vague caquiste emportait quatre des cinq circonscriptions de cette région historiquement rouge — dont Hull, jusque-là château fort libéral depuis 41 ans.
Pour la députée caquiste sortante de la circonscription, Suzanne Tremblay, cette victoire historique traduisait le « besoin de changement » des électeurs. Quatre ans plus tard, la députée caquiste sortante défend avec aplomb son bilan, dont elle se dit « plus que fière », notamment en itinérance et en logement.
La santé, en revanche, est visiblement un sujet plus délicat. « La situation n’est pas facile, mais elle s’est quand même améliorée », plaide-t-elle, attablée devant un café, à la veille du déclenchement de la campagne électorale. L’élue de 49 ans fait notamment valoir que les dépenses en santé par habitant en Outaouais ont bondi de 71,3 % depuis 2019, contre 61,1 % à l’échelle du Québec.
Même si cette progression n’a pas suffi à combler l’écart avec le reste du Québec, Suzanne Tremblay estime avoir réussi à « amorcer un virage » au terme de son premier mandat. « Il y avait tellement de rattrapage à faire. J’ai posé plusieurs actions, mais quand on parle d’un rattrapage de décennies, on ne peut pas tout régler en quatre ans », tranche-t-elle.
Un hôpital qui verra le jour ?
Si la députée défend son bilan, la grogne envers la CAQ est palpable, particulièrement autour du nouvel hôpital. Promis pour 2023, celui-ci n’est désormais attendu qu’en 2034. Suzanne Tremblay justifie ces délais par l’ampleur prise par le projet, passé de 170 à 600 lits. Huit ans de préparation n’ont rien d’inhabituel pour un chantier de cette envergure, plaide-t-elle.
Le cynisme a néanmoins eu le temps de s’installer, au point où certains professionnels doutent encore que cet hôpital voit réellement le jour. Le choix d’Asticou continue aussi de faire débat, notamment en raison des infrastructures municipales nécessaires pour accueillir un complexe de cette ampleur.
Suzanne Tremblay met toutefois en garde contre tout retour en arrière en cas de changement de gouvernement. « Ce serait très grave de prendre cette décision au moment où on en a réellement besoin », tranche-t-elle.
Son adversaire libéral dans Hull, Sacha Cannon, assure quant à lui qu’il ne rouvrirait pas le débat sur le choix du site. L’urgence, selon lui, est plutôt de s’assurer qu’il y aura suffisamment de personnel médical pour faire fonctionner le nouvel hôpital lorsqu’il ouvrira ses portes.
L’avocat de 31 ans reconnaît que la rigueur budgétaire sous Philippe Couillard a éloigné des électeurs du Parti libéral du Québec. Mais sous Charles Milliard, le parti a changé, soutient-il : « Je suis d’une nouvelle génération de libéraux. »
Et les électeurs de Hull semblent, pour l’instant, disposés à lui donner sa chance. Selon les projections de Qc125, le PLQ a 99 % de chances de remporter la circonscription, à un mois du scrutin.
Sur le terrain d’Asticou, les premières étapes du chantier s’amorcent enfin. Mais après huit ans d’attente, la patience des électeurs n’est peut-être déjà plus au rendez-vous.
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