Thérèse Romer s’éteint après un siècle d’une vie vouée au patrimoine québécois
Polyglotte, pionnière de l’interprétation au Québec, mais aussi de la défense du patrimoine bâti et de la protection de la flore indigène, Thérèse Romer vient de mourir. Elle était centenaire.
Pour Pascal Bérubé, le nouveau ministre de la Culture, du Patrimoine, des Communications et de la Langue française, il ne fait nul doute que « Thérèse Romer était une grande alliée du milieu du patrimoine québécois, à qui l’on doit de nombreuses réalisations ayant contribué à mettre en valeur notre héritage national ».
Le ministre indique qu’elle « aura permis entre autres de façonner notre mémoire collective en plus de contribuer à enraciner la conscience patrimoniale de la nation québécoise ».
Fondatrice de l’organisme de protection du patrimoine aujourd’hui connu sous le nom de Maisons anciennes du Québec, cofondatrice de FloraQuebeca, elle laisse derrière elle plusieurs institutions et une manière de concevoir la conservation du patrimoine en accord avec sa conception du rôle de l’État.
À 19 ans, avant de s’installer au Québec, cette Polonaise entre à l’Université d’Oxford. Elle y étudie le droit. Elle obtient son diplôme en 1949. L’année suivante, elle s’établit à Montréal, où ses parents l’ont précédée. Son père, Tadeusz Romer, figure majeure de la diplomatie polonaise du XXe siècle, enseigne à l’Université McGill.
Un tour du monde
Née à Varsovie en 1926, Thérèse Romer avait connu, au temps de sa jeunesse, le Japon impérial, la Chine en guerre et l’Europe bouleversée par les conflits. Son enfance se déroule au gré des affectations diplomatiques de son père. Au cours de sa carrière, cet homme occupe des fonctions d’ambassadeur en Italie, au Portugal, au Japon (1937-1941), de même qu’en Union soviétique (1942-1943). Tadeusz Romer est ensuite ministre des Affaires étrangères du gouvernement polonais en exil (1943-1944). En suivant son père diplomate, Thérèsa — son nom n’est pas encore francisé — vit notamment en France, en Italie, puis au Japon.
La famille Romer vient en aide aux réfugiés juifs et fonde le Comité polonais d’aide aux victimes de la guerre. Dans une conférence sur l’histoire de cette famille donnée en 2026 à l’ambassade de Pologne à Mexico, il était expliqué que les époux Romer « organisèrent des campagnes de financement dans plusieurs pays d’Extrême-Orient afin de venir en aide aux communautés juives de Yokohama et de Kobe, contribuant ainsi à sauver des milliers de vies ».
Alba, la sœur de Thérèse Romer, avait épousé le philosophe Charles Taylor. Elle entretint avec ce dernier de nombreux échanges intellectuel au fil du temps.
Pionnière de la défense du patrimoine
Au Québec, frappée par le sort réservé aux bâtiments anciens, laissés à eux-mêmes ou démolis sans ménagement, Thérèse Romer se passionne pour la sauvegarde du patrimoine. Elle expliquait encore, à un âge avancé, ne pas comprendre pourquoi on ignore à ce point l’importance de valoriser pareils bâtiments et les paysages qui sont pourtant des traits constitutifs fondamentaux de la vie dans son pays d’adoption.
Avec son mari, le journaliste et député indépendantiste Pierre de Bellefeuille, elle habite la maison Chénier-Sauvé à Saint-Eustache. Cette propriété historique est associée à l’histoire de la région et en particulier à l’ancien premier ministre Paul Sauvé qui l’a occupée. Les lieux sont aussi irrigués par la mémoire du héros patriote Olivier Chénier. Le couple se fait le promoteur d’une société plus écologique, en pointant du doigt les effets polluants d’une activité économique débridée qui pousse à une surconsommation aussi ridicule que nuisible.
En 1980, Thérèse Romer fonde l’Association des propriétaires de maisons anciennes du Québec, devenue Maisons anciennes du Québec. Son idée est simple : réunir les propriétaires de bâtiments anciens afin qu’ils puissent échanger leurs connaissances, leurs expériences et leurs méthodes de restauration, tout en faisant valoir, comme groupe, l’importance de la préservation de demeures dont les traits dessinent l’histoire du Québec. Pendant huit ans, elle assure le secrétariat général et dirige La Lucarne, le bulletin de l’organisme. Un prix décerné par l’organisme Maisons anciennes du Québec porte aujourd’hui son nom. En 2020, elle écrivait que son « vrai amour va aux vieilles maisons. Celles que nous chérissons, bien sûr. Mais aussi aux plus délabrées, parfois aux mystérieuses abandonnées, celles qu’on aperçoit en vitesse derrière une touffe d’arbustes en filant sur les routes qui longent nos villages. »
Son intérêt pour les vieilles demeures va de pair, sa vie durant, avec une passion pour les plantes. À Saint-Eustache, elle aménage un jardin consacré aux espèces indigènes. Elle fonde aussi, en 1996, la Société d’écologie et d’horticulture de Deux-Montagnes.
La même année, elle participe à la naissance de FloraQuebeca, un organisme voué à la connaissance et à la protection de la flore québécoise. L’organisme se préoccupe notamment de la cueillette commerciale excessive de certaines plantes sauvages, pratiquée sans réglementation.
À plus de 90 ans, Thérèse Romer descendait encore chaque jour du sixième étage de sa résidence pour veiller sur un petit pré sauvage, à Verdun. Depuis 2008, elle y protégeait une centaine d’espèces de plantes et de fleurs, défendant leur droit de pousser librement contre les tondeuses municipales. Elle ne prétendait pas jardiner mais se contentait, disait-elle, de laisser travailler la nature à sa place. « À Verdun, où elle vivait, plusieurs petits secteurs de parcs publics sont laissés dans l’état naturel grâce à elle », a commenté une de ses voisines, la journaliste Julie Drolet. Celle-ci ajoute que cela « a sensibilisé les gens sur l’importance de conserver des zones naturelles et les essences d’origine ». L’espace dit de la Dame au pré fleuri abrite désormais une centaine d’espèces végétales laissées dans leur état naturel. Un panneau d’interprétation installé sur place reconnaît la contribution exceptionnelle de Thérèse Romer.
Son engagement se poursuit bien au-delà de l’âge habituel de la retraite. Elle écrit sans relâche sur les plantes et le patrimoine, notamment dans Quatre-temps, la revue associée au Jardin botanique de Montréal, ainsi que dans le journal La Terre de chez nous.
En 2021, la famille Romer-Bellefeuille fait don de 137 hectares de terrain à Bolton-Est, dans les Cantons-de-l’Est, à l’organisme de conservation Corridor appalachien. Le territoire prend le nom de Forêt Romer. Cet espace naturel doit désormais être préservé au bénéfice des générations futures.
À travers ces différentes entreprises, Thérèse Romer aura défendu une même conviction : les choses qui nous entourent, qu’il s’agisse d’une maison ancienne, d’un jardin ou d’une forêt, ne sont pas simplement des biens dont on peut disposer à sa guise. Elles constituent un héritage dont nous sommes provisoirement les gardiens.
Interpréter le monde
Dans le Canada de l’après-guerre, où les échanges internationaux se multiplient et où l’immigration contribue à dessiner un monde nouveau, Thérèse Romer met à profit sa grande maîtrise des langues et ses connaissances des relations internationales. Elle travaille d’abord au département d’études slaves de l’Université de Montréal, puis à l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI).
Au début des années 1960, forte de sa maîtrise exceptionnelle des langues, Thérèse Romer s’était se lance dans l’interprétation indépendante, une profession encore peu développée au pays. Elle participe à la création d’Inter-Info Associés, tenu comme le premier cabinet privé d’interprétation de Montréal.
Sa carrière la conduit à travailler dans différents pays. En 2009, l’Association internationale des interprètes de conférence lui décerne le titre de membre d’honneur, en reconnaissance de son rôle de pionnière. Mais c’est surtout comme protectrice du patrimoine québécois, tant bâti que naturel, qu’elle aura laissé sa marque dans les consciences.
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