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Tuesday, October 20, 2026

Céline Lamy revisite «La plus que vive»

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Dans le cadre de la série mensuelle Un livre pour changer le monde, Le Devoir invite de grands lecteurs à renouer avec un titre marquant. Aujourd’hui, l’autrice et pédopsychiatre Céline Lamy retourne les pages de La plus que vive (1996), de Christian Bobin.

Reconnue pour son franc-parler et sa défense passionnée des enfants, Céline Lamy pratique une médecine où la passion a toujours sa place. La pédopsychiatre d’origine française, établie au Québec depuis plusieurs années, exerce sa profession sur la Côte-Nord et dans les Laurentides, en plus d’être professeure à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Entre ses présences médiatiques (dont dans les pages Idées du Devoir) et ses responsabilités de mère de quatre enfants, elle a récemment publié Pour une biodiversité de l’enfance. De la fabrique à la forêt (XYZ, 2025) et Le drame des enfants parfaits. Pour une permaculture de l’enfance (Atelier 10, 2024).

C’était pour elle une évidence, Céline Lamy n’avait qu’un seul livre en tête pour cette série : La plus que vive, de Christian Bobin (Gallimard, 1996). Non seulement la découverte de cet ouvrage a profondément modifié sa trajectoire, mais son admiration pour cet écrivain français d’une classe à part n’a jamais fléchi.

Décédé en 2022, auteur à la fois discret et prolifique (La part manquante, Le Très-Bas, Autoportrait au radiateur, etc.), Christian Bobin orchestre dans chacun de ses livres une célébration de la vie dans ses dimensions les plus délicates. Son regard sur le monde, il le résumait ainsi : « Ne rien attendre — sinon l’inattendu. »

Comment s’est développé votre goût pour la lecture, et de quelle manière a-t-il évolué au fil du temps ?

J’ai appris à lire toute seule avant même mon entrée à la maternelle : la lecture, c’était vital pour moi, qui étais fascinée par les lettres. Mais ma première année à l’école a correspondu avec la découverte d’un handicap à l’œil gauche. Ce fut la panique générale, les ophtalmologistes me disant que je deviendrais probablement aveugle — je le suis toujours de l’œil gauche. Il a fallu que je subisse des opérations, d’ailleurs sur l’insistance de mes parents, et j’ai maintenant une vue somme toute correcte. Or, avant chaque intervention chirurgicale, ma mère me promettait chaque fois un livre neuf, afin de me donner du courage. J’en lisais déjà beaucoup, comme la série des Oui-Oui, de La Bibliothèque rose ! À l’adolescence, on m’a encore prévenue que je pouvais perdre la vue, alors, à partir de là, tout ce que je pouvais ingurgiter par les yeux, je le prenais ! Il a même fallu que ma mère intervienne auprès d’un bibliothécaire qui me refusait certains livres, supposément pas de mon âge. À travers la lecture, j’ai vécu de grandes émotions.

Dans quelles circonstances avez-vous ouvert la porte sur l’univers de Christian Bobin ?

Je me souviens de l’année : 1998. Je commençais mes études en médecine et, pour les financer, je travaillais comme aide-soignante dans des maisons de retraite. On ne cessait de me répéter qu’il ne fallait pas que je m’attache à ces personnes-là, qu’elles étaient trop fragiles. Me cantonner dans un rôle uniquement fonctionnel, ça n’avait aucun sens pour moi. J’ai fait la connaissance d’un ancien professeur de littérature, veuf depuis peu, et qui m’avait parlé de Bobin, le lisant pour supporter la disparition de sa femme, qui s’appelait Françoise. Il m’a d’ailleurs précisé que La plus que vive, ce n’était pas un livre sur le deuil, et que je devais le lire avec mes yeux de futur médecin. Selon lui, cet ouvrage proposait une façon d’être attentif à l’autre, aux petites choses, et de voir au-delà du patient, de connaître son histoire à travers toutes sortes de détails. Depuis ce temps, je ne compte plus le nombre de fois que je l’ai offert en cadeau, et j’en parle à mes étudiants en leur spécifiant de se laisser happer, que ce n’est pas nécessaire de le lire systématiquement d’une couverture à l’autre.

Peut-on dire que La plus que vive a en quelque sorte forgé la pédopsychiatre que vous êtes devenue ?

Complètement ! Ce n’est pas pour rien que [je me suis fait] tatouer le titre sur mon bras ! Je ne cesse de le répéter : n’oubliez pas de voir l’enfant derrière l’élève, derrière le patient. À travers leurs gestes de tous les jours, leurs regards, leurs mouvements, tout ça finit par devenir très précis. À l’opposé, j’adore ses descriptions de Ghislaine. Cette femme, ça peut être n’importe qui, et c’est une force chez Bobin. Pourtant, lorsqu’il décrit son rire, on l’entend très bien. Et avec mes patients, je veux rire ! L’éclat de rire d’un patient, ou le mien, relève de l’infraction au milieu du morbide, ou dans un moment plus solennel, ça détend l’atmosphère. Pour en revenir à Ghislaine, on a du mal à définir clairement la nature de leur relation, mais on comprend que celle-ci était assez complexe, avec beaucoup de liberté, où les écarts n’étaient pas du tout considérés comme répréhensibles.

Non seulement il ne sanctionne pas ses écarts, mais il les célèbre !

On peut dire sans se tromper que ce n’est clairement pas une femme comme les autres. Bobin évoque son deuxième mari, ses enfants, et je me suis même demandé s’ils partageaient une forme d’intimité. En fait, cette relation semble se situer à un tout autre niveau, parce que c’était quelqu’un d’extrêmement spirituel. D’autant plus qu’il évoquait beaucoup la question de la solitude : on voulait lui faire dire à quel point elle était douloureuse, alors que lui en était riche, dont à travers ses souvenirs. D’ailleurs, il écrit à quel point le rire de Ghislaine lui manque. En 2012, j’ai perdu un ami très cher, Benoît, qui a décidé de nous quitter, et, encore une fois, La plus que vive m’a aidée à continuer à lui donner une certaine épaisseur même s’il n’était plus là. Me remémorer son rire, sa façon de bouger, ce fut un rappel de l’importance d’observer les gens qu’on aime quand ils sont encore vivants.

De quelle manière Christian Bobin donne-t-il un sens plus grand à votre travail ?

Il vivait en contemplatif, on le qualifiait même d’ermite, mais c’était aussi un grand marcheur. Voilà un aspect qui me rejoint beaucoup, car je suis également formée à l’écothérapie, une façon d’accompagner les patients dans la nature et de les aider à renouer avec le vivant. Bobin s’émerveillait de tout ce qui l’entourait, puisque c’est un auteur de la sensorialité. Il faut ainsi le rappeler aux professionnels qui s’occupent des enfants : ceux-ci naissent au monde tout en l’explorant. La nature est particulièrement bénéfique pour les jeunes dont le lien d’attachement a été brisé, et elle devient une sorte de mère généreuse les portant symboliquement pour tenter de réparer leurs liens. Bobin était écothérapeute avant l’heure !

Finalement, que pourrait-il encore apporter à notre monde ?

Il est notre contemporain, et le lire représente une nécessité, surtout pour ceux qui travaillent auprès des enfants. Car il s’agit d’un auteur de la joie, de la légèreté, pas de l’insouciance. Sans cesse, il nous ramène à cette présence attentive à l’autre. Son œuvre représente un antidote à la pression néolibérale, à l’accélération du monde ; chacun de ses livres nous invite à nous asseoir, à souffler, à nous dire : « Qu’est-ce qui se joue autour de moi ? » Bobin représente un baume pour l’humanité.

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