«Nouvelle garde»: l’essor historique du sport féminin
En cette période de féminicides, de montée du masculinisme et de recul des droits des femmes aux États-Unis, les féministes ont bien besoin de bonnes nouvelles. C’est l’une des contributions de l’essai optimiste Nouvelle garde, de Florence-Agathe Dubé-Moreau, qui décrit et analyse la croissance historique du sport professionnel féminin en Amérique du Nord au cours des trois dernières années.
« On risque de voir ces femmes-là performer, battre des records, créer de nouveaux espaces et de nouvelles images. Ça me remplit d’espoir, malgré tout », confie l’autrice, petit foulard au cou, autour d’un latté au matcha au bar Darling, situé sur la rue Saint-Laurent.
La genèse de ce nouvel opus a eu lieu dans la foulée de son précédent livre, Hors Jeu, paru en octobre 2023. Cette historienne de l’art y abordait la place des femmes dans l’industrie sportive masculine, qu’elle a pu observer de près en tant que conjointe de Laurent Duvernay-Tardif, qui a joué neuf saisons dans la Ligue nationale de football (NFL), aux États-Unis.
Lors de sa tournée de promotion, Mme Dubé-Moreau a vu, presque en temps réel, la montée du sport féminin. Au Québec, la Victoire disputait en 2024 ses premiers matchs au sein de la Ligue professionnelle de hockey féminin (LPFH), fondée en 2023. Au printemps 2025, c’est au tour des Roses, l’équipe de soccer montréalaise, de jouer son match inaugural dans la nouvelle Super ligue du Nord.
Aux États-Unis, la Women’s National Basketball Association, qui connaît des sommets de popularité, est en pleine expansion. De nouvelles ligues féminines de balle-molle et de basketball ont aussi vu le jour.
« C’est difficile à suivre tellement ça va vite. Il y a beaucoup d’annonces qui sont faites, quasiment chaque semaine : de nouvelles ligues, de nouvelles équipes, de nouveaux stades, de nouveaux centres d’entraînement », souligne Florence-Agathe Dubé-Moreau, qui a discuté beaucoup de ce sujet lors d’entrevues et de panels de discussion, avant même l’écriture de son deuxième livre. « Il n’y a jamais eu autant de structures professionnelles créées pour les femmes dans le sport. »
Enfin visibles
L’attention médiatique envers les athlètes féminines s’est aussi accrue. Par exemple, une première chaîne télévisée internationale de sport féminin en continu, All Women’s Sports Network, a été fondée en 2024. Tout récemment, CBC a annoncé le retour de l’émission du samedi soir Hockey Night in Canada en partenariat avec la LPFH, s’appuyant notamment sur « le nombre croissant de partisans » de cette ligue.
« Hockey Night in Canada, c’est un symbole identitaire et culturel au Canada. Alors amener le sport féminin sur cette plateforme nationale, ça apporte un sceau de notoriété, de crédibilité, de visibilité à l’heure de grande écoute », se réjouit l’autrice.
Selon Mme Dubé-Moreau, cette visibilité des athlètes féminines est cruciale. « Nos références sportives sont vraiment masculines. La montée du sport féminin permet de diversifier cet imaginaire-là et de normaliser, pour les enfants et les ados qui grandissent en ce moment, le fait que des athlètes professionnels, ça peut être des hommes et des femmes », dit celle qui copréside avec son conjoint la Fondation LDT, qui offre des activités sportives et artistiques à des enfants du primaire. Aujourd’hui, une petite fille peut rêver de gagner sa vie en jouant au hockey, se réjouit-elle.
Le financement est un autre morceau du casse-tête. « Ayant été sous-investi pendant des décennies, c’est un marché qui a un énorme potentiel. On s’est rendu compte que dès qu’on leur donne les bonnes tribunes, la foule suit. Les investissements se sont décuplés et il y a une belle mécanique qui s’est enclenchée », explique cette vulgarisatrice hors pair.
La route est longue
La tâche reste tout de même colossale pour que le sport féminin prenne sa place dans l’industrie. Le financement, la couverture médiatique et les salaires des joueuses, entre autres, sont à des années-lumières de ce qui est offert au sport masculin, bien plus ancré dans la culture populaire. La recherche scientifique axée sur les athlètes féminines — qui pourrait aider à accroître encore plus leurs performances physiques — demeure très limitée, souligne aussi l’autrice.
D’autre part, Mme Dubé-Moreau s’inquiète de l’exclusion et de l’instrumentalisation des femmes trans dans le sport, particulièrement aux États-Unis. Elle déplore les tests de féminité imposés aux femmes pour « établir leur sexe biologique », ce que les hommes n’ont pas à faire. « Ça perpétue la hiérarchie entre les hommes et les femmes dans le sport. Ce qu’on est en train de nous dire, c’est que les hommes sont inévitablement plus forts que les femmes. Il y aurait mille dossiers plus urgents à aborder si on voulait vraiment promouvoir l’équité, l’égalité et protéger les femmes contre des violences dans le sport. »
Mme Dubé-Moreau, qui travaille comme commissaire en art contemporain, a encore de la difficulté à se définir elle-même comme étant sportive, malgré de nombreuses années d’entraînement intensif en danse de haut niveau. Mais elle s’est découvert une grande affection pour les athlètes féminines et leur communauté diversifiée et solidaire.
« Compte tenu de toutes les exclusions auxquelles les femmes ont dû faire face, faire du sport, c’est en soi un acte de résistance, estime-t-elle. Chaque fois que je cours, chaque fois que je vais encourager la Victoire à la Place Bell ou les Roses au stade Boréale, je le fais peut-être pour plein de femmes qui n’ont pas eu ma chance. »
Son livre est ainsi une invitation à se joindre au mouvement. « Si ça donne le goût à des gens de regarder du sport féminin, ça sera mission accomplie. »
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