«Les difficultés en agriculture s'accumulent»: l'association Solidarité Paysans tire des leçons du terrain

Transmissions d’exploitation, endettement, revenus, gestion, problèmes familiaux ou de genre… En France, les difficultés des agriculteurs, aggravées par les sécheresses ou les maladies, sont profondes et structurelles. Solidarité Paysans, discrète association présente dans presque chaque département, les décrypte dans un rapport inédit, ce mercredi 23 septembre, qu’elle a communiqué à RFI.
Ceux qu’on appelle parfois encore, comme dans le rapport, les « aléas climatiques », n’ont plus grand-chose d’aléatoire. Les projections climatiques, les faits et les études dites d’« attribution » montrent bien qu’inondations et sécheresses se feront plus fréquentes, plus longues, plus intenses et plus précoces, en raison du réchauffement climatique causé par les émissions carbonées. En particulier celles du secteur agricole, à la fois victime et solution à cette crise, appelées à labourer leur modèle traditionnel.
Marqueurs visibles et médiatiques, les évènements climatiques ou sanitaires ne sont pourtant pas les premières difficultés citées par les agriculteurs. Au classement, ils viennent même en dernière position, loin derrière les complications, structurelles et spécifiques au monde rural, d’ordre économique ou personnel.
Le premier « Observatoire des difficultés en agriculture » de l’association Solidarité paysans, boule à facettes des tracas des cours de fermes, sort dans ce contexte mais rédigé avant l’été dramatique. « L'année prochaine, la situation qu'on a vécue cet été sera, sans aucun doute, plus présente. La prise de conscience, dans le monde agricole, est brutale et extrêmement dure », souligne Jérôme Martinez, coordinateur national de l’association.
45 % des agriculteurs vivent seuls
Créée en 1992 et présente aujourd’hui dans 88 départements de métropole, elle est forte de 111 salariés et 1 300 bénévoles. Beaucoup sont d’anciens agriculteurs, ou en activité, qui ont donc un sens aigu des réalités affrontées par ceux qui les contactent, souvent par détresse. Bien qu’hébergée par le syndicat Confédération paysanne à Montreuil (Île-de-France), Solidarité Paysans s’affirme apartisane. De fait, ses activités diverses de soutien à la profession, largement décentralisées, touchaient en 2025 plus de 4 100 personnes ou exploitations.
Une équipe d’une dizaine de personnes a analysé 88 % des profils accompagnés. Très majoritairement des hommes, avec un âge moyen de 51 ans, à 20 % dans le grand Sud-Ouest, 20 % dans la région est Auvergne-Rhône-Alpes.
« Les difficultés en agriculture s’aggravent et se renouvellent, constate le rapport. Elles touchent aujourd’hui une population plus féminine, un nombre grandissant de nouveaux installés en agriculture et une part importante de personnes en fin de carrière. Nous voyons une précarité qui s’installe, liée notamment au manque de revenu et à l’endettement », tandis que 18 % de la profession vit sous le seuil de pauvreté. « Les difficultés actuelles et le mal-être qu’elles produisent ont des raisons systémiques qui appellent des réponses politiques. »
L’association dénonce, comme « racines anciennes » des maux agricoles, « la course à l’agrandissement, à la spécialisation et aux gains de productivité mise en œuvre dès les lois d’orientation de 1960-1962 », mais aussi « la mainmise de l’agroalimentaire et de la grande distribution sur l’organisation des marchés ». Celle-ci « a durci les conditions d’exercice du métier et placé les agriculteur·trice·s en variable d’ajustement de la supposée efficacité du modèle industriel dominant ».
La féminisation de l’agriculture à l’épreuve
La conjoncture économique arrive en tête des problèmes (17 %), suivie de l’investissement et des financements nécessaires à l’exploitation (15 %). Viennent ensuite les problèmes familiaux, la gestion administrative, la structure de l’exploitation et les problèmes de santé (environ 11 % pour chacune).
Bien souvent, ces difficultés volent en escadrille. Un souci de santé peut engendrer un problème économique et/ou psychologique, et c’est souvent le cas dans les fermes tenues par un(e) paysan(e) isolé(e). Aujourd’hui 45 % des fermes accompagnées par l’ONG. « On sait que la précarité économique et l'isolement sont deux facteurs de difficultés de santé psychique, de burn-out, de risque suicidaire », note Jérôme Martinez.
Les problèmes techniques agricoles et juridiques, et les conflits au sein de l’entreprise sont également invoqués. Les évènements climatiques ne comptent que pour… 3,5 %. « Les agriculteurs ne nous appellent pas pour dire : "Le climat me pose un problème pour mon activité", décrypte Jérôme Martinez. Les difficultés économiques sont la première porte d'entrée mais découlent de problèmes administratifs ou juridiques, de l’endettement, des problèmes sur leur manière de faire sur la ferme, de la confrontation aujourd'hui au changement climatique, des normes qu'on leur demande de respecter. On observe bien toutes ces problématiques qui s'accumulent, d’années en années. »
Les difficultés invoquées par les hommes varient de celles avancées par les femmes, qui mettent en exergue les problèmes familiaux (13,7 %, contre 6,5 % pour les hommes). Elle est à égalité avec les investissements. Les femmes rencontrent aussi plus fréquemment des soucis en lien avec la structure juridique de leur exploitation.
Ces difficultés liées au genre sont particulièrement visibles chez les nouveaux installés, dont 40 % sont des installées. « C'est une évolution majeure des profils accompagnés par le réseau, selon le rapport. Si la féminisation de l’agriculture est aujourd’hui une réalité, la proportion de femmes accompagnées par Solidarité Paysans révèle que les obstacles qu’elles rencontrent demeurent nombreux ». « Dès le départ, on leur fait moins confiance, complète le coordinateur du rapport. À tous les niveaux, formation, installation, accès aux financements, accompagnement et reconnaissance comme cheffe d’exploitation. »
Le choc démographique : la difficulté de s’installer
Environ 40 % des agriculteurs qui sollicitent l’aide de Solidarité paysans sont des éleveurs, hommes, installés depuis plus de dix ans. Ils ont davantage d’accidents du travail et de maladies professionnelles, mais aussi une pression forte des conditions de travail et une population agricole plus âgée. « Ce cumul de difficultés constitue un cocktail de mal-être dont les conséquences humaines sont désastreuses », pointe le rapport.
Face emblématique de la ferme bleu-blanc-rouge, les élevages « subissent les conséquences d’une crise structurelle d’ampleur », écrit encore Solidarité Paysans. L’association voit « un plan social massif » dans les deux fermes bovines qui disparaissent tous les jours, soit 650 par an, dans un contexte d’amorce de choc démographique.
La moitié des agriculteurs en activité en 2020 aura mis la clé sous la paillasse en 2030. De près de 400 000 fermes aujourd’hui et 2,5 millions en 1955, il en restera 275 000 dans dix ans. 50 % des fermes sont transmises, les autres sont absorbées en raison de difficultés à transmettre un patrimoine potentiellement lesté de dettes.
La transmission – et donc l’installation des suivants – est une étape cruciale dans la fin de carrière d’un agriculteur, qui compte sur ce capital pour sa retraite. Elle est rendue difficile par des revenus peu attractifs, des investissements très lourds sur la robotisation, l’accès restreint au foncier, le manque d’accompagnement technique et financier, la tendance à l’agrandissement de méga-exploitations. « Trop de difficultés et d’échecs pour les nouveaux installés, auxquels les pouvoirs publics n’apportent pas de réponse adaptée. »
« Le besoin de politiques publiques claires en milieu rural »
Enfin, pas moins de 18 % des accompagnements sollicités concernent « le poids grandissant de la gestion administrative », connexe à celui des « normes », régulièrement dénoncées par les agriculteurs. L’accélération de la dématérialisation et l’isolement croissant des exploitants ajoutent au malheur du secteur, sans en être une spécificité. « L’illectronisme touche une part significative des agriculteur·trice·s en difficulté ».
Les revendications sont nombreuses et très concrètes, insistent sur l'importance de services de proximité et d’aide à la personne : lutter contre l’isolement en soutenant des actions de solidarité, contre l’épuisement professionnel par l’aide au répit et la généralisation du remplacement, des dispositifs de santé de proximité, le soutien aux dynamiques collectives d’entraide et de solidarité, la formation continue à la gestion administrative, etc.
« La réponse n'est pas uniquement sur des choix sur d’attributions d'aides, explique Jérôme Martinez. L’enjeu du revenu est évidemment primordial : valoriser les filières, rééquilibrer les financements, garantir les prix de revient aux agriculteurs. Mais derrière tout ça, il y a des personnes qui ont besoin d'avoir des politiques publiques claires, en milieu rural, qui garantissent l’accès aux droits. »
Plus globalement, Solidarité Paysans appelle enfin à un « changement de modèle ». Pour y parvenir : mettre sur pied de vraies « filières territoriales » pour le développement du circuit-court (transformation et vente), ce qui permettrait une « juste répartition de la valeur au profit des producteurs » d’une alimentation durable. Elle demande également une réorientation des aides de la Politique agricole commune européenne, dont la prochaine sera fixée l’an prochain après de nécessaires arbitrages à 27, vers l’agriculture biologique et le « soutien public massif » à la transition agro-écologique. « Le mur du changement climatique va nous obliger à penser les choses autrement », conclut Jérôme Martinez.
Ils et elles sont chaque année « entre 10 et 15 % » de plus à appeler l’association pour de l'accompagnement juridique, pour de l’appui technique à la transformation agroécologique et, en filigrane, pour du soutien moral.
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