Désormais, on se parle comment?
Durant la soirée électorale, lundi, il y a eu ce que Paul St-Pierre Plamondon a dit : ses souhaits de travailler avec les oppositions, de collaborer, de déposer un budget qui reprend des idées de chaque formation politique élue. Il y a aussi eu ce que Paul St-Pierre Plamondon a fait : s’élancer dans la foule pour prendre la parole au moment qui revenait, de tradition politique et de politesse, à Charles Milliard, en lui coupant l’herbe sous le pied.
Vient un moment dans la vie de toute femme où l’on comprend l’importance d’observer ce qu’une personne fait au moins autant, sinon plus, que d’écouter ce qu’elle dit pour évaluer une situation donnée, prévoir la suite des choses et poser ses questions. En ces premiers jours de cette nouvelle ère politique, j’ai donc d’abord beaucoup de questions. Principalement sur le ton et la manière de faire le dialogue civique, citoyen, politique, parlementaire, démocratique, médiatique — appelez-le comme vous le voulez — désormais.
Je commence par nommer un éléphant dans la pièce : la sortie d’Amnistie internationale Canada francophone, qui s’est appuyée sur les analyses de son secrétariat international pour dénoncer le harcèlement et l’intimidation en ligne de citoyens qui expriment des opinions politiques. La Dre Marie-Ève Cotton a accepté de témoigner à visage découvert, ce qui a permis de comprendre comment des proches du Parti québécois ont déposé des plaintes à son ordre professionnel (trouvées infondées) pour ses prises de parole. Mais derrière la Dre Cotton, il y a plusieurs autres personnes qui ont décidé de rester anonymes. Quand on voit le tsunami de haine que s’est pris celle qui s’est affichée, on comprend la peur des autres.
J’en arrive à ma première question : désormais, ce sera comment ? C’est une chose d’insulter des gens qui ne pensent pas comme nous sur les réseaux sociaux. C’en est une autre d’intimider des citoyens qui critiquent leur gouvernement. Depuis lundi, la dynamique de pouvoir a profondément changé, mais je ne suis pas encore en mesure de savoir si ces pratiques militantes vont changer avec elle.
Je me dis que gouverner, ça occupe. Qu’on devrait avoir mieux à faire que de chercher à répliquer à des citoyens, chroniqueurs compris, quand on veut construire un pays. Que même de manière pragmatique, avec un gouvernement minoritaire et 28 % des suffrages exprimés en sa faveur, le parti au pouvoir n’a pas d’autre choix que de chercher à rassembler, un minimum. J’espère que l’on comprend que, puisque la position qu’on occupe a changé, le poids de mots en provenance de proches du pouvoir visant des individus s’est alourdi d’un coup. J’espère, quoique ce sera la suite qui m’éclairera.
Comme ex-résidente de la banlieue de Québec, mes inquiétudes sur les possibilités d’intimidation dans l’espace public touchent aussi à l’entrée massive du Parti conservateur à l’Assemblée nationale. On est passés un peu vite sur le nombre remarquable d’animateurs et de chroniqueurs de CHOI Radio X qui feront leur entrée au Parlement — avec le soutien de plusieurs de leurs anciens collègues.
Il faut soit être dans le déni, soit vivre sous une roche pour ne pas savoir que la culture de la radio privée a fait beaucoup, dans les trente dernières années, pour normaliser l’insulte dégradante dans l’espace public. Par exemple, on a soulevé que Dominique « Doom » Dumas, maintenant député de Chutes-de-la-Chaudière, a traité à plusieurs reprises des Québécois qui ne pensent pas comme lui de « morons ». Dumas n’est pas original, il est le produit d’un écosystème où, depuis André Arthur, ce sont des choses qui « se font ». Tous ceux qui y circulent ne s’expriment pas ainsi, mais c’est un milieu où il n’est pas disqualifiant d’insulter plutôt que de débattre.
Ma deuxième question, donc : est-ce que l’Assemblée nationale va discipliner cette culture discursive de la radio, ou la culture de la radio va influencer nos manières de se parler dans l’espace politique ? On me dira que tout le monde a été très gentil et souriant durant la campagne. Bien sûr. Sauf que la campagne est terminée, alors permettez que je reste prudente, et que je m’interroge sur la suite.
Ma troisième question porte sur la dégradation du dialogue public, tous azimuts. Je regardais les taux de participation aux élections. Là où les conservateurs sont élus, 75,88 % des citoyens ont voté, en moyenne — alors que 66,92 % des électeurs ont exprimé un suffrage sur tout le territoire. On a affaire à une mobilisation historique de la droite. Où sont les taux de participation les plus bas ? Comme d’habitude, principalement à Montréal, dans des circonscriptions libérales sûres, où l’on retrouve une forte proportion d’anglophones et d’allophones, ou dans des quartiers où il y a beaucoup de détresse sociale. Sinon, il y a le Nord, où l’on retrouve beaucoup d’électeurs autochtones.
Je ne veux pas être trop cynique, mais à force de répéter que pour les élections provinciales, c’est « le vote francophone » qui compte, on finit par y croire. Tous les électeurs sont égaux, mais ceux qu’on ne cesse d’implicitement déclarer comme moins égaux sont particulièrement nombreux à rester à l’écart de notre démocratie.
Ces mêmes perspectives continuent à être sous-représentées dans le dialogue médiatique. Même lorsqu’on parle d’immigration, ce sont souvent les « alliés » qui émettent les critiques du discours politique les plus fortes. Ça s’explique : lorsqu’on est soi-même un Québécois issu de l’immigration, le coût de l’expression publique a explosé de manière phénoménale. Demandez à Kim Thúy. Voyez encore la vague de haine qu’a subie Mani Soleymanlou après son passage à Tout le monde en parle, il y a deux semaines.
Troisième question, donc : on fait comment pour qu’il demeure sécuritaire, pour les citoyens de toutes origines, de s’exprimer dans l’espace public pour les années à venir — y compris de manière critique ? Je demande pour des amis, mais peut-être aussi un peu pour moi-même.
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