Qu’en dirait Sol ?
Je lunchais vendredi avec un ami écrivain. Je ne sais pas s’il a envie que je le nomme ici, disons simplement qu’il a inventé une couleur et adore les fruits de mer, comprenne qui pourra. En plus d’être un brillant styliste à l’imaginaire riche, c’est un grand lecteur d’écritures fortes, de Patrick Modiano, Pierre Michon, Jean Echenoz. Nous étions tous les deux ce jour-là de mauvais poil.
— Cette histoire d’intelligence artificielle m’a donné mal au cœur. Je viens de remettre mon troisième manuscrit à mon éditrice. Je ne sais pas si j’écrirai encore après ce livre.
J’avais moi aussi une sale gueule après avoir passé une partie de l’avant-midi à surligner, dans le roman honni, les passages typiques de la réécriture par l’IA. Peu importe où loge la vérité dans cette affaire, moi, comme lectrice, je ne veux jamais qu’on me passe en douce un roman « prompté ». Alors, pour me défendre, j’entraîne mon œil à repérer ses traces, qui sont partout et en surabondance dans ce roman : écho d’amplification, obsession des motifs par trois, rhétorique de la retenue excessive, l’objet qui devient un symbole en moins de cinq secondes, etc.
— Je ne suis pas certaine que j’aurais détecté la présence de l’IA dans ce roman si je l’avais lu avant que la crise éclate, ai-je reconnu.
— Tu l’avais pas encore lu ?
— Non. J’étais occupée à lire Moby Dick, mon projet de l’année 2026.
— T’en es où dans cette lecture ?
— Au milieu du livre, mais je fais une pause.
— Pourquoi ?
— J’ai lu plus de 300 pages, et j’ai pas vu l’ombre d’un cachalot encore ! Je pensais qu’on y arrivait, mais c’était juste un calmar géant, et ça m’a exaspérée autant que le capitaine Achab. J’ai le mal de mer, je prends un petit break, mais j’y reviendrai. Et toi, tu l’as lu ?
Dans son regard, je discerne la même expression que dans celui d’un enfant qui vient de découvrir que le père Noël n’existe pas.
— Non. Ça me rend triste, et je me sens trahi.
— Je trouve ça chien pour les lecteurs, mais j’ai entendu, dans un vox pop à la radio, un monsieur dire qu’il s’en fout un peu de la présence de l’IA ou pas dans un livre, qu’il veut simplement lire une bonne histoire. Ça m’a rendue perplexe.
Depuis qu’on réfléchit à l’irruption de l’IA dans l’art, une question m’obsède : comment réagirons-nous quand une œuvre générée par un robot nous émouvra dans notre humanité ? Apparemment, ce jour serait arrivé bien plus vite que je l’aurais cru. J’ai été naïve. Et je ne m’attendais pas à ce que ça se passe sur mon territoire de prédilection, celui des mots et de la littérature.
Ce week-end, une amie m’a invitée à l’accompagner dans un chalet en Estrie. À notre arrivée sur les lieux, on a découvert que nous étions sur un domaine ayant appartenu à Marc Favreau, alias Sol. C’est un endroit où il a vécu durant une quarantaine d’années en alternance avec ses pied-à-terre à Montréal et à Paris, un lieu apaisant pour lui, où il a investi beaucoup de temps et d’amour. Je le sais parce que, dans le pavillon réservé aux invités, un chalet-maison où logeaient les amis de Favreau et de sa femme, Micheline, un exemplaire de L’homme au déficient manteau, merveilleuse biographie posthume signée par Georges-Hébert Germain, traînait sur la table. Il y est beaucoup question d’« Abercorn », nom du village où nous sommes, mais aussi le nom affectueux donné au domaine par la famille Favreau. Abercorn a été vendue il y a une quinzaine d’années.
Fervent amateur et inventeur de jeux de mots, mon père était un grand fan de Sol, et de tous ces poètes-philosophes-humoristes qui les maniaient habilement : Raymond Devos, Yvon Deschamps, Raôul Duguay… Mon père ne pouvait s’empêcher de faire des jeux de mots, tellement qu’il en devenait parfois insupportable… Il nous a quittés il y a quatre ans et, aujourd’hui, sa façon de jongler avec les idées et le langage me manque. Il aurait été très impressionné de savoir que je séjourne au domaine de Marc Favreau.
Sur la table du salon, il y a également L’univers est dans la pomme, recueil des textes de Sol paru chez Stanké en 1987. « Marc Favreau roule les mots comme d’autres leurs cigarettes. Son moteur, c’est le verbe : indémodable et garanti à vie », lit-on dans l’introduction. J’aurais bien aimé avoir l’avis de Sol sur la situation qui nous occupe et qui dépasse largement l’auteur et l’éditeur concernés — sacrifiés, ai-je presque envie d’écrire.
J’interromps ma lecture, car une question désagréable vient d’éclore dans ma tête. Est-ce que Claude, ChatGPT ou Copilot seraient capables de pondre un monologue à la manière de Sol sur l’intelligence artificielle ? Pas certaine de vouloir connaître la réponse…
Une autre question plus importante remplace aussitôt la première : où est passé le fun dans l’aventure de l’écriture promptée ? Écrire est chronophage et énergivore, pas payant, difficile, souvent chiant, parfois ingrat, mais il y a quelque chose d’enivrant à le faire, et c’est pour cette raison qu’on y revient malgré tout. Je pense aux auteurs qui ne goûteront pas ce plaisir parce qu’ils voudront aller trop vite. Comment peut-on s’amuser si on demande à un robot d’emmieuter son récit ? Ça me fait de la peine pour ceux qui, peut-être en raison du monde pressurisant et dopé à la performance dans lequel on vit, n’éprouveront jamais le plaisir du jeu avec les mots qui fut, durant toute sa vie, le trésor de Marc Favreau.
Par la fenêtre de la chambre où je dors, j’aperçois la petite maison crème au toit noir qu’il appelait son Pensoir. J’ai lu dans sa bio qu’il y allait surtout pour coucher ses idées sur papier et coller les textes un peu partout sur les murs dans le but de les mémoriser, mais qu’en vérité, Marc Favreau pensait partout, tout le temps.
Aujourd’hui, cet endroit est devenu, avons-nous appris de la bouche de l’actuelle propriétaire des lieux, une salle de jeu. On s’y amuse, on s’y raconte des histoires, on y invente des mondes et des personnages. L’esprit des lieux a perduré, à Abercorn, où les cendres de Sol sont enterrées au pied d’un saule ornemental.
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