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Thursday, October 29, 2026

Simon Leduc raconte la formation d’un «band» de village dans son deuxième roman

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Dans ses jeunes années, Simon Leduc a usé sa voix dans les groupes punk rock Suck la marde et La descente du coude, avec des chansons comme Croyez-moi, ça fait mal ! et Rock ta mère. Que reste-t-il de ce jeune homme anticonformiste dans le professeur de littérature et père de famille assagi — revêtu tout de même d’un t-shirt du groupe britannique Idles — attablé dans un café branché de Villeray ?

L’amour des mots, certainement, un côté un peu subversif qui lui permet d’éclater les codes étriqués de la fiction contemporaine, et des souvenirs mémorables. « La jeunesse est un moteur créatif important pour moi. Ça représente des moments importants qui m’ont permis de me définir. »

Pourtant, la musique est venue tardivement dans le processus d’écriture de son second roman, Les Rapides, qui arrive sept ans après le réjouissant et irrévérencieux L’évasion d’Arthur ou La commune d’Hochelaga (Le Quartanier, 2019), et raconte notamment la mise au monde d’un quintette rock dans un petit village du Bas-du-Fleuve.

C’est d’abord le côté pittoresque et presque mythique de ces villages au gré du fleuve qui a fourni les bases de l’histoire à l’auteur. « C’est le lieu qui m’est venu en tête en premier. J’ai dû le réinventer, car ma belle-famille, qui en est originaire, me posait trop de questions, et je ne voulais pas m’empêcher d’écrire des affaires. Je trouve qu’il y a quelque chose de vraiment intéressant dans ces petits lieux qui sont en ce moment super fragiles, qu’on a abandonnés et négligés alors que se terminaient les projets industriels qui les tenaient en vie. Je voulais rendre hommage aux gens qui ont habité ces villages, à l’énergie et à la passion qui les définissaient à une certaine époque, leur montrer que ce qu’ils ont fait et été a laissé des traces dans notre mémoire. »

Punk tranquille

Le roman s’amorce en 1997, alors que Luu, journaliste et mère de deux adolescentes, entreprend des recherches sur Lou West, une figure méconnue du rock américain de la fin des années 1960, dont les intrigantes innovations auraient pris racine au Québec.

Sa quête la mène contre toute attente sur les traces du groupe Les Rapides, fondé à l’époque par son mari et père de ses filles, Olivier. Entreprenant un long voyage en voiture les menant de Montréal au village de Courtois, dans le Témiscouata, Luu et ses deux filles apprennent, grâce à des cassettes enregistrées par Olivier, l’histoire tumultueuse d’une bande de jeunes révoltés déterminés à faire exploser les carcans du destin que leur esquisse le village dans lequel ils sont nés. Une histoire à laquelle se mêlent un curé opportuniste et marginal, un incendie destructeur et deux grandes artistes au potentiel tué dans l’œuf.

Simon Leduc se joue d’anachronismes pour imaginer l’intersection du punk et de la Révolution tranquille, entrecroisant la transformation profonde et rapide de la société québécoise et le choc des valeurs et des générations qu’elle suppose avec l’histoire du rock comme espace de marginalité, de revendication et d’anarchisme.

En choisissant d’adopter la posture d’un personnage adolescent, l’écrivain fait vivre ces mutations de l’intérieur, dans un rendu sensoriel et émotif. « On intellectualise souvent les événements politiques ou historiques auxquels on a été mêlés, mais quand on est plongé dedans, ça ne se passe jamais avec autant de lucidité. J’ai aimé jouer avec ce mélange de réflexion et d’instinct. Je voulais aussi renouer avec l’énergie, la fébrilité que fait naître la musique. Elle nous rappelle, surtout en spectacle, qu’on est capable de déborder de nous-mêmes pour exulter en collectivité, et c’est ce que j’ai voulu capturer à travers mes personnages. »

L’auteur se rappelle aussi vivement les émotions qui l’habitaient lors des répétitions. « On jouait dans le sous-sol toute une fin de semaine, on faisait du bruit, pis là, un moment donné, ça arrête, tu remontes, tu retrouves ta famille, puis ça fait vraiment comme un vide. Ça crée une perpétuelle mélancolie parce que tu habitais quelque chose et que tout est disparu. On s’imagine que les musiciens en tournée ont des vies extraordinaires, mais, en fait, l’essentiel de leurs journées est plate à mort. Les pratiques, c’est ce qu’il y a de plus galvanisant. Je n’ai pas l’impression que c’est du matériel auquel on a souvent accès, même dans les biographies d’artistes. J’avais envie d’écrire là-dessus. »

En choisissant d’inclure à son band des personnages féminins, le romancier rend aussi un hommage senti aux femmes artistes, dont les contributions sont souvent invisibilisées, et pour qui la musique était souvent le seul exutoire « J’aime trouver les angles morts. Dans les milieux musicaux, on se croit souvent plus ouvert d’esprit, alors qu’on laisse tant de gens de côté. Or, c’est pour les deux filles du groupe que la musique est la plus nécessaire. Elles n’ont aucune autre voie pour exister, pour être elles-mêmes, et ça les pousse à créer, à innover. On associe la Révolution tranquille à une grande période d’émancipation collective, mais le chemin pour les femmes demeurait le mariage. Je voulais raconter les possibles qu’on a oubliés. »

Rendre possible

Les amateurs de rock auront également un plaisir fou à chercher — parfois en vain — les inspirations ayant guidé l’écriture de Simon Leduc et les innovations musicales tentées par ses personnages, qui font notamment des captations en direct de leurs concerts pour s’en resservir dans une improvisation quelques minutes plus tard. « Mes idées sont à moitié fantasmées et à moitié réelles », lance-t-il dans un éclat de rire.

Pour Lou West, il s’inspire notamment de l’album The Disintegration Loops (2002) de William Basinski, dans lequel des boucles musicales sont stockées sur de vieilles bandes magnétiques dont la qualité se dégrade pour laisser de plus en plus de place au vent et aux craquements. « J’aime vraiment aller voir des shows avec des gens qui travaillent directement sur des bandes, qui montrent aux spectateurs ce qui est en train de se passer. C’est beaucoup plus intéressant que de faire le séquençage avec un ordinateur, et ça permet vraiment au public de vivre une expérience unique. Pour repiquer cette idée, j’ai inventé des processus plus ou moins crédibles. Dans L’évasion d’Arthur, je croyais vraiment que c’était possible de se promener en pédalo sur le fleuve, donc je l’ai écrit, et ça marche. L’important c’est de s’accrocher à une idée, et de la rendre possible. »

Toujours prompt à refuser les cadres, Simon Leduc s’amuse avec les niveaux de narration, alternant ses deux trames — la quête de Luu et le récit sur cassette d’Olivier —, superposant à cette dernière des notes de bas de page sous forme d’explications, de jugements ou de mises en doute de la narratrice. « J’aime la littérature qui rappelle qu’un livre, c’est matériel, c’est quelque chose qu’on tient dans nos mains. J’aime donc jouer avec l’objet en soi, et créer des petits défis pour le lecteur, l’étonner, l’amener à se questionner : où je vais, comment je lis ça… Ça m’amuse beaucoup. » Le plaisir est réciproque !

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