L’Éboulis de Rimouski, une catastrophe qui a marqué les esprits

Au début du mois d’août 1951, deux glissements de terrain surviennent presque coup sur coup, dans le quartier Sainte-Odile, le long de la rivière Rimouski. Malgré son ampleur, la catastrophe naturelle n’aura causé que des dommages matériels et gravé quelques souvenirs marquants dans les mémoires. Retour sur l’histoire de ce qui sera surnommé l’Éboulis de Rimouski.
Un premier glissement de terrain se produit lors de la soirée du vendredi 3 août 1951 après quelques jours de pluies abondantes. Une traînée d’argile grise s’écoule alors jusque dans la rivière Rimouski.
Les arbres et les rochers entraînés dans la chute vont carrément obstruer le cours d’eau, ce qui provoque une inondation que bien des curieux iront observer dès le lendemain.

La catastrophe attire les foules.
Photo : Lorenzo Michaud Don de Lorenzo Michaud. Collection de la Société rimouskoise du patrimoine
Louis Arsenault avait à peine 20 ans. Ce Prince-Édouardien d’origine habitait Rimouski depuis quatre ans. Je venais d’être diplômé en menuiserie à [l’École technique de Rimouski] et j'occupais mon premier emploi
, raconte l’homme de 95 ans.
Il louait alors une chambre sur la rue Lepage et allait manger dans l’hôtel où se trouve aujourd’hui le restaurant-bar Le Shaker. Lors du repas, quelqu’un est arrivé avec ça : "Il y a eu un éboulis". On est partis en groupe pour aller voir de quoi il s’agissait
, se remémore M. Arsenault.
On ne pouvait pas s’approcher beaucoup de la rivière parce qu’on avait bloqué la circulation tout le tour.
Louis Arsenault et ses camarades sont donc contraints d’observer la scène de loin. On voyait les gens tout le tour qui s’affairaient à déménager ou à prendre les moyens pour éviter les dégâts. Ils voyaient bien qu’il y avait des maisons qui allaient être inondées par la montée des eaux.

Louis Arsenault avait 20 ans lors des événements. Avec ses cochambreurs, il s'est rendu sur les lieux du premier éboulis pour constater les dégâts.
Photo : Radio-Canada / Lisa-Marie Bélanger
Le hasard a même voulu qu’il habite encore aujourd’hui tout près du site de la catastrophe, dans la maison qu’il a lui-même dessinée il y a 65 ans. M. Arsenault n’est pas près d’oublier l’Éboulis. Il y avait eu le très grand feu de Rimouski l’année précédente.
On se disait : mais qu’est-ce qui arrive à Rimouski? Les catastrophes s’acharnent sur nous.
Des travaux d'urgence anéantis
Le lendemain du premier glissement de terrain, une vaste opération de nettoyage se met en branle. La Ville de Rimouski et la compagnie Price [Brothers] ont commencé à faire venir de la machinerie pour faire un chenal artificiel afin que l’eau puisse s’écouler
, explique l’historien et directeur général de la Société rimouskoise du patrimoine, Louis-Patrick St-Pierre.

Les deux éboulis ont entraîné une dizaine de bâtiments dans la rivière Rimouski, dont quatre maisons.
Photo : Fonds André-Albert Dechamplain/BAnQ Rimouski
Les barrages en amont de la rivière sont également fermés pour bloquer l’arrivée d’eau. Mais les travaux d’urgence sont rapidement interrompus puisqu’un deuxième glissement de terrain, plus important, survient dans la nuit du dimanche 5 août au lundi 6 août 1951.

Le deuxième glissement de terrain a complètement anéanti le travail amorcé par les équipes qui étaient à pied d'œuvre pour dégager le lit de la rivière Rimouski.
Photo : Lorenzo Michaud Don de Lorenzo Michaud. Collection de la Société rimouskoise du patrimoine
Plusieurs matières ont été transportées et ont même enseveli la machinerie qui avait été déplacée là
, rappelle M. St-Pierre. Le lit de la rivière est à nouveau bloqué et le niveau de l’eau monte cette fois de 9 à 10 mètres.

Un journaliste de la station de radio CJBR devant les dégâts causés par deux éboulis consécutifs, les 3 et 6 août 1951. La photo a été prise le 10 août.
Photo : Fonds J.-Gérard Lacombe/BAnQ Rimouski
Ce deuxième désastre naturel entraîne l’inondation de quatre maisons dans le quartier Sainte-Odile et la destruction de quelques bâtiments agricoles dans le quartier Nazareth, de l’autre côté de la rivière, là où le sol composé d’argile grise s’est affaissé.

La liquéfaction d'argile grise a entraîné bien des arbres et des bâtiments dans la rivière Rimouski.
Photo : Fonds André-Albert Dechamplain/BAnQ Rimouski
Il y a eu une érosion des sols assez considérable. Les Sœurs de la Charité qui avaient acheté un terrain là ont perdu plusieurs acres
, mentionne Louis-Patrick St-Pierre, de la Société rimouskoise du patrimoine.
Des infrastructures, notamment des lignes téléphoniques et électriques, sont détruites, de même que l’un des barrages de la Price Brothers. On estime en fait que les dommages, en termes financiers et matériels, s’élevaient à environ 500 000 $. [...] Ça équivaudrait à 6 millions de dollars aujourd’hui.

Près de 800 mètres de lignes électrique se retrouve dans l'eau après que l'obstruction de la rivière.
Photo : Studio Helene Saucier-Lajoie/Fonds André-Albert Dechamplain/BAnQ Rimouski
À l'issue de ces deux glissements de terrain là [...] il y aurait environ 765 000 mètres cubes d’argile qui auraient été déplacés. C’est l’équivalent de 306 piscines olympiques.
Un phénomène naturel
Le professeur émérite au département de géologie et de génie géologique de l’Université Laval Jacques Locat connaît bien l’Éboulis de Rimouski pour l’avoir étudié lorsqu’il terminait sa maîtrise au milieu des années 1970.
Il indique que des sondages ont été effectués sur le terrain après les événements. Le long des cours d’eau, souvent, c’est l’érosion qui est responsable ou qui est l’initiatrice du glissement [de terrain].

Un premier éboulis a eu lieu lors de la soirée du vendredi 3 août 1951 et un deuxième est survenu dans le même secteur dans la nuit du lundi 6 août 1951.
Photo : Fonds André-Albert Dechamplain/BAnQ Rimouski
Le spécialiste indique que le deuxième glissement de terrain a été deux fois plus important.
Trois jours plus tard, il y a eu le grand glissement qui s’est produit. Probablement parce qu’on peut s’imaginer que la première rupture a laissé une falaise encore plus abrupte qui n’est pas restée stable bien longtemps
, explique M. Locat.
Ce secteur de la ville de Rimouski, où rien n’a été construit depuis les événements, avait été le théâtre de catastrophes similaires dans le passé.
En 1853, donc avant la construction du barrage, il y aurait eu un glissement de terrain juste à côté du glissement de 1951. Donc, c’était déjà un endroit qui semblait susceptible aux glissements de terrain
, ajoute celui qui est aussi membre du laboratoire d’études sur les risques naturels de l’Université Laval.
Après l’éboulis, le gouvernement du Québec a envoyé des ingénieurs sur place pour s’assurer que des travaux pouvaient être entrepris dans le secteur. Ceux-ci vont se poursuivre pendant plusieurs mois.

Opération de creusage d'un canal dans les éboulis à Sainte-Odile, le long de la rivière Rimouski en mars 1952.
Photo : Archives nationales à Québec, Fonds Ministère de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Photographe non identifié.
Aujourd’hui, été comme hiver, des amateurs de randonnée empruntent le sentier L’Éboulis qui longe la rivière Rimouski, à la hauteur du parc Beauséjour. On trouve également une rue de l’Éboulis dans le quartier Sainte-Odile.
Il y a en outre un panneau explicatif de la Société rimouskoise du patrimoine pour se souvenir de cette catastrophe naturelle.
L’organisme a intégré l'Éboulis de 1951 dans son circuit rivière, qui raconte l’histoire de Rimouski grâce au cours d’eau qui traverse la ville pour rejoindre le vaste Saint-Laurent.
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