«La robe aux histoires» : ce que s’habiller veut dire
Pour Madeleine Goubau, la mode, c’est tellement du sérieux qu’elle en a fait le sujet d’une maîtrise, d’un doctorat et maintenant, pour synthétiser le tout, d’un bel album pour enfants.
Le livre illustré intitulé La robe aux histoires paraît cette semaine aux éditions Québec Amérique. Il raconte en douceur l’initiation à la slow fashion de la jeune Juliette par son élégante grand-mère. Mamie fait comprendre à sa petite-fille que les vêtements ont une histoire racontée et enrichie chaque fois qu’on les porte. Encore faut-il qu’ils puissent durer.
« Je me disais que le discours sur la mode durable serait sans doute plus efficace s’il passait par un objet culturel rendant la chose inspirante », résume l’autrice intello, rencontrée la semaine dernière à la terrasse d’un café, rue Saint-Hubert, près du marché Jean-Talon, à Montréal. Mme Goubau connaît le secteur pour y avoir habité pendant ses études en journalisme.
« Un professeur de communications nous disait que le vrai bon sujet, le scoop différent, n’était pas nécessairement le plus profond et ne se trouvait pas là où tout le monde cherchait déjà, enchaîne-t-elle. Souvent, le plus intéressant est sous notre nez, là où on ne songe pas à regarder. Pour moi, la mode, c’était ce domaine-là. »
Pour comprendre l’originalité de cette proposition, il faut retourner au tournant du siècle, quand la mode n’était pas encore une sorte d’objet social total décortiqué pour son empreinte environnementale ou ses enjeux socio-politico-économiques par ces perspectives critiques que l’on croise maintenant en reportage, en chronique ou par l’essai. « C’était plutôt un créneau féminin confié aux magazines féminins, poursuit Mme Goubau. Moi, j’y voyais un intérêt public parce que tout le monde s’habille. »
La jeune diplômée en communications travaillait comme journaliste pour Radio-Canada quand elle a décidé de faire une maîtrise, à Londres, sur la couverture médiatique du secteur. « J’avais la conviction ferme que je reviendrais au Québec et que je convaincrais de parler de mode autrement, ce qui n’était pas gagné. Je rêvais de développer un module multiplateforme pour parler de tous les enjeux. Ça n’a pas marché. »
Elle a persévéré au doctorat en analysant la diplomatie par le vêtement s’adressant au grand public au même titre que la musique, la nourriture, le sport ou le cinéma. La docteure en mode a ensuite enseigné à l’École supérieure de mode, travaillé comme pigiste pour les émissions Les éclaireurs ou Moteur de recherche. Elle a eu trois enfants. Sa famille vit en Mauricie.
« Je terminais mon troisième congé de maternité et je me suis pris un petit bureau au centre-ville de Trois-Rivières, fin 2024, juste pour sortir de chez nous. Je me suis demandé quoi faire, quoi écrire. J’avais cette histoire pour enfants en tête depuis longtemps et c’était le bon moment de me réapproprier une écriture plus créative. »
L’empire de l’éphémère
L’autrice s’est laissée inspirer par sa propre grand-mère belge coquette. Dans La robe aux histoires, chaque jeudi après l’école, Juliette et sa très élégante Mamie font une sortie divertissante dans un parc ou à la bibliothèque. Un jour, la grand-mère amène sa petite-fille dans une boutique et lui propose un pacte : « Je t’offre le vêtement de ton choix, à condition que tu me promettes de le porter chaque jeudi jusqu’à ce qu’il ne te fasse plus. » Juliette opte pour une robe verte. La suite raconte avec les douces illustrations de Nathalie Dion les histoires cumulées en portant cette robe cadeau.
« Les gens oublient que l’habillement peut être porteur de souvenirs et des moments importants. On le conçoit facilement pour un tableau ou un bibelot. Le vêtement, tellement proche de nous, tellement intime, a pourtant la chance d’être le témoin de moments clés de notre vie. On l’oublie parce qu’on se réapprovisionne à un rythme effarant, ce qui ne donne plus le temps de construire des souvenirs. »
La « manière passagère » liée au goût de la mode s’emballe et devient folle. La mode ultrarapide produit et renouvelle les collections à un rythme et à des volumes vertigineux, poussée par des prix extrêmement bas. Shein ou Temu mettent en ligne plusieurs milliers de nouveaux articles par jour. Les tendances sont analysées par l’intelligence artificielle.
« On est rendus dans la microtendance avec les médias sociaux. On est rendus tellement loin que ce serait un bon moment pour rendre ça un peu vulgaire, en fait. Il faut trouver ça cool de reporter les mêmes tenues longtemps. Ce n’est pas parce qu’on a porté la même robe 50 fois dans une année qu’elle est moins intéressante. Ce manteau que je porte, c’est mon seul pour l’automne et je suis contente chaque fois que je le porte. »
Il s’agit d’un beau Barbour (« mon petit côté “famille royale britannique” »), cadeau de sa mère pour célébrer son doctorat. La théoricienne respecte ces balises de bonne conduite dans sa propre famille. Elle restreint les achats pour ses trois jeunes enfants de 7, 5 et 2 ans. Les vêtements les plus résistants sont passés par les quatre enfants de sa sœur jusqu’à son plus jeune. Et comme dans le livre, maman Goubau ne surlave pas les tenues pour ne pas les user et pour éviter que les fibres synthétiques rajoutent des microplastiques dans l’environnement.
« Quand l’environnement va s’effondrer un jour, on tiendra nos politiciens responsables de ne pas en avoir fait assez, mais on devrait peut-être aussi tenir nos gens de culture responsables de ne pas nous avoir fourni des scénarios assez inspirants, nous donnant envie d’embarquer dans le mouvement. Moi, j’ai eu envie de proposer un scénario inspirant qui fait en sorte que c’est quelque chose d’un peu merveilleux que de faire partie d’une consommation plus durable de la mode. »
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