La vérité n’a pas de camp | Extrait de l’essai de François Cardinal

Le vice-président Information et éditeur adjoint de La Presse lance ces jours-ci un essai sur l’objectivité journalistique. Dans cet extrait, il raconte l’événement qui l’a mené à écrire cet ouvrage, dans lequel il défend l’idée que le journalisme doit être une quête de la vérité et non un outil de combat.
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Ce fut pour moi un choc.
J’étais à Beaupré, au pied du mont Sainte-Anne, en novembre 2022, à l’invitation de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. « Ma » fédération, donc.
Le mois précédent, j’avais écrit un « calepin de l’éditeur adjoint » sur l’objectivité journalistique. Et celui-ci avait attiré l’attention au sein de la profession. J’y exposais une idée que venait d’avancer le syndicat des journalistes de la CBC et que je trouvais personnellement fort curieuse, pour ne pas dire dangereuse : celle de moduler l’obligation d’impartialité des journalistes en fonction de la couleur de leur peau.
Le syndicat suggérait explicitement de maintenir le devoir d’impartialité pour les journalistes blancs, mais d’en dispenser les journalistes noirs et autochtones. Cette proposition me paraissait tellement ahurissante que j’y voyais simplement l’excès idéologique d’un comité syndical qui avait probablement été noyauté par quelques militants. Une histoire qui parlait de l’air du temps, mais qui en resterait là.
Quand j’ai reçu l’invitation du comité organisateur du congrès annuel, à quelques jours de l’événement, je me suis dit « pourquoi pas ? ». Après tout, l’objectivité a toujours fait débat dans le métier. Les journalistes sont-ils objectifs ? À quel point le sont-ils ? Comment réussir à l’être ? Cette réflexion mérite qu’on y revienne régulièrement. Comme le disait le regretté Pierre Bourgault, tribun mais aussi professeur de journalisme, « l’objectivité n’est pas une chose facile à définir, et une discussion sur le sujet entre journalistes honnêtes (c’est à dessein que je souligne ce mot) produira toujours une avalanche d’opinions qui, sans se contredire, élargissent pourtant démesurément l’éventail des conclusions ».
C’est dans cet état d’esprit que je me suis rendu à l’atelier du congrès de la fédération avec quelques notes prises dans un carnet. Des notes qui rappelaient les bases du métier, précisées dans notre guide des normes et pratiques journalistiques de La Presse : les journalistes n’ont pas le droit de participer à une manifestation ; ils n’ont pas le droit d’adhérer à un groupe ou à une organisation militante ; ils n’ont pas le droit d’émettre publiquement leur opinion, que ce soit sur les réseaux sociaux ou ailleurs, sauf s’ils sont chroniqueurs, critiques ou éditorialistes.
C’est le fondement du métier. C’est la base même du travail pour tout reporter, pupitreur, photographe employé par La Presse ou dans n’importe quel grand média généraliste au Québec, dont plusieurs sont dotés d’un guide déontologique. Le journaliste doit adopter en tout temps un « devoir de réserve raisonnable » afin de préserver sa neutralité et son indépendance professionnelle. Sans neutralité, pas de confiance. Et sans confiance des lecteurs, des auditeurs ou des téléspectateurs, pas de journalisme.
Mon discours avait beau s’appuyer sur le b. a.-ba du métier, sur des choses dites et redites pendant des décennies, il n’est tout simplement pas passé. Une bonne partie de l’auditoire rejetait viscéralement ma position, au point de faire une longue file au micro pour me le dire de différentes façons. Cette contestation venait surtout de la jeune génération, celle qui commençait dans le métier, mais pas uniquement, il faut le préciser.
Ce qui était remis en question, en particulier, c’était la règle selon laquelle un reporter ne peut pas se joindre à une manifestation ni émettre son opinion sur les réseaux sociaux. Et le rejet a pris des airs d’hostilité quand j’ai osé dire qu’un journaliste de La Presse n’avait pas le droit de manifester pour l’environnement ni d’appuyer la lutte contre les changements climatiques sur Facebook. Soudainement, j’étais devenu le climatosceptique, le journaliste d’une autre époque, le patron de presse jurassique, celui qui ne comprend pas le monde actuel. En point d’orgue, la panéliste à mes côtés a clôturé l’atelier en disant avoir hâte « que les dinosaures disparaissent de la profession ».
Le choc fut pour moi, cette journée-là, de comprendre qu’on n’en était plus à débattre des degrés d’objectivité des journalistes. Une frange de la profession n’en voulait tout simplement plus, de cette objectivité.
Mais j’aurais tort de raconter cette histoire comme si elle commençait là, au mont Sainte-Anne, il y a quelques années. Comme si ce mouvement était apparu de nulle part. Comme si le retour du journalisme de combat, un journalisme au service d’une cause, d’une idéologie, d’un camp, d’un intérêt à défendre, était un phénomène récent et inopiné.
La réalité est plus complexe. Pour la comprendre vraiment, il faut remonter plus de 100 ans en arrière, à l’époque de Joseph Pulitzer. On le connaît aujourd’hui grâce aux prix prestigieux qui portent son nom, mais ce qui est moins de notoriété publique, c’est que cet homme incarnait jadis le journalisme de bas étage. Ce n’est qu’après une sorte d’épiphanie qu’il est devenu le désormais célèbre chantre du journalisme de qualité. Il avait alors compris que le journalisme populaire, pour durer, devait néanmoins être crédible, et qu’il fallait établir des normes, des règles, une éthique professionnelle. Dans la foulée, une génération de journalistes et de penseurs a construit ce que, de nos jours, nous appelons le journalisme objectif. Mais voilà que, depuis une trentaine d’années, ce qu’on croyait acquis est menacé.
Ce que nous observons depuis la fin du XXe siècle, c’est le retour, sous des formes nouvelles, du journalisme de combat que le siècle précédent avait cru dépasser. Celui-ci s’est produit en trois grandes vagues. Trois tiraillements. Trois mouvements du pendule. À mes yeux, ce sont trois actes d’une pièce toujours en cours.
Le premier acte est venu de la droite américaine. Il a commencé à la fin des années 1980 avec une infrastructure médiatique conservatrice financée par des milliardaires aux vues politiques précises, amplifiée par des organes qui utilisaient les formes extérieures du journalisme pour se donner une fausse crédibilité. Il a pris de la force avec le lancement de Fox News et a atteint sa pleine puissance avec l’élection de Donald Trump. Il a produit un faux journalisme qui fait encore aujourd’hui des dégâts.
Le deuxième acte est venu de la gauche progressiste. Il a émergé dans les universités, s’est installé dans certaines grandes salles de nouvelles, et a atteint son pic autour de 2020. Il a été moins spectaculaire que le premier et, quelque part aussi, plus insidieux, car il est venu de l’intérieur même des institutions qui avaient jusqu’alors défendu l’objectivité comme valeur fondatrice.
Le troisième acte, nous y sommes actuellement. Il est différent des deux premiers, parce qu’il n’est pas principalement porté par des journalistes ou des militants, mais par des structures économiques et politiques qui ont capitulé face à Donald Trump, et par des milliardaires qui se servent de leurs médias à des fins corporatives et idéologiques.
Bien sûr, les mécanismes ont changé depuis 100 ans, les enjeux aussi. Mais la direction semble claire depuis les années 1990 : le journalisme objectif recule, supplanté par un retour du journalisme de combat.
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