Vies réelles, vies virtuelles | « Tout est à réinventer »

Quand j’ai fait cet appel à tous sur la place du numérique dans vos vies, vous avez été nombreux à me signaler cet article du magazine The Atlantic sur la baisse de la lecture dans le monde, The End of Reading is here1, en me disant : Lisez ça, c’est formidable.
Publié à
Et en effet, c’est un article formidable…
Et formidablement déstabilisant.
Si 28 % des Américains lisaient pour le plaisir en 2004, cette proportion est tombée à 16 % en 2023. Les scores de lecture des élèves américains de 4e année et de 8e année reculent depuis une décennie : les bibliothécaires scolaires achètent donc de plus en plus d’œuvres plus digestes, comme des romans graphiques.
À l’Université Harvard, des étudiants en sociologie se plaignent de se faire imposer des lectures obligatoires jugées trop denses : une prof a dû leur rappeler que des résumés des livres obligatoires ne suffisent pas à comprendre la profondeur de pensée du livre original.
Ainsi, des étudiants de Harvard – Harvard ! – considèrent que la lecture est un moyen trop difficile d’acquérir des connaissances. Le point de vue de ceux-là : « En leur demandant de lire, les professeurs retiennent arbitrairement de l’information de ces étudiants en les forçant à passer par ce médium plus difficile. »
Sans compter que des étudiants universitaires comprennent de moins en moins l’ironie, comprennent de moins en moins les métaphores. En 2024, des étudiants en littérature de deux universités du Kansas se sont fait demander de résumer les sept premiers paragraphes d’un roman de Charles Dickens qui plante un dinosaure métaphorique dans le Londres boueux de 1853…
Eh bien, 25 % des étudiants testés ont pris l’image au pied de la lettre : ils croyaient vraiment qu’un mégalosaure pouvait être croisé dans le Londres du XIXe siècle.
La lecture a commencé son long recul avec l’arrivée de la télévision, rappellent les experts cités dans l’article de The Atlantic. Et le numérique, avec son puits sans fond de divertissement, l’accélère inexorablement.
ChatGPT peut tout vous dire, tout vous apprendre, en quelques secondes. Et, ensuite, écrire pour vous ce que le prof – la patronne, le client, etc. – vous demande.
C’est formidable d’économie de temps, ça dégage plus de temps pour regarder des reels sur Instagram, des extraits de balados ou des vidéos sur YouTube.
Mais, rappelle The Atlantic, à mesure qu’on perd la capacité de lire, on perd celle de raisonner. C’est un fait cognitif. Et moins on lit, plus on plonge dans les outils numériques, plus « nous sommes à risque de perdre la capacité de penser par soi-même ».
Geneviève Richer n’avait pas lu The End of Reading is Here quand elle m’a écrit. Elle voulait simplement témoigner de ses observations en classe quand elle enseigne la littérature à ses étudiants du cégep.
« Mes étudiants aujourd’hui, pour la plupart, lisent beaucoup moins, m’a écrit celle qui donne ce cours obligatoire au cégep depuis 2003. Leur réflexe est souvent de se tourner vers la version audio du roman à l’étude. »
Écho, ici, du papier de The Atlantic : les livres audio sont devenus populaires en partie parce que vous pouvez les écouter en conduisant ou en faisant la vaisselle…
Lire un bouquin, c’est accepter d’aller lentement, de ne se concentrer sur rien d’autre, de solliciter à la fois sa mémoire, sa sensibilité, son vocabulaire. Les stimuli sonores et visuels auxquels nous sommes exposés sans relâche nous ont rendus presque étrangers à cette lenteur introspective, contemplative.
Et dans cette époque numérique, faire une chose à la fois, c’est de plus en plus rare. Les stimuli sont, justement, omniprésents. Vous me l’avez dit cent fois, dans vos réponses à mon appel à tous : je veux bien lire, mais il y a tant de distractions, j’ai toujours le réflexe de déposer mon livre et de plonger dans mon téléphone après 5, 10, 12 minutes de lecture d’un livre…
Écho du papier de The Atlantic, encore : Netflix rappelle à ses créateurs de ne pas présumer que les téléspectateurs ne font que regarder leur série. Prière d’écrire les scènes en conséquence.
Geneviève Richer m’a dit ce que d’autres profs de cégep m’ont dit, ces dernières années : il faut s’adapter, prescrire des lectures moins volumineuses, autre réalité soulevée par l’article The End of Reading is Here.
« Comment on enseigne à des gens qui lisent moins ?
— Avant, j’aurais dit : lisez ce livre, un livre de 400 pages, on s’en reparle dans deux semaines… Aujourd’hui, je fais le suivi avec les chapitres, je ne les abandonne pas dans une œuvre. Je choisis des œuvres plus courtes, aussi, comme Bonjour tristesse, qui fait 150 pages, des recueils de nouvelles. Mais j’ai gardé un roman que j’adore, Océan mer, d’Alessandro Baricco, à 300 pages… »
Ce n’est pas le cas de Mme Richer, mais d’autres profs de cégep m’ont même dit, ces dernières années, la difficulté d’enseigner la littérature, parce que les compétences en lecture, après 12 ans de primaire et de secondaire, laissent à désirer…
Je sais ce que plusieurs de mes lecteurs pensent ici. Que c’est céder à la facilité que de baisser les standards.
Que la prof, que l’école, que la société court à sa perte en s’adaptant au spectre d’attention réduit des enfants, des collégiens, des universitaires.
Peut-être…
Il y a cinq ans, j’aurais dit : Vous avez raison.
En 2026, je n’en suis plus si sûr.
Je pense que ce n’est pas la société qui change à cause du numérique, c’est la civilisation, par le changement neurologique qui permet – permettait – l’effort de lire.
Nous nous détachons du mot, du livre, de la phrase pour entrer dans l’ère numérique, à forte teneur en images.
Geneviève Richer m’a dit une phrase qui m’a vraiment secoué : « Tout est à réinventer. »
La prof s’inspire de ce qu’elle constate en classe et, aussi, d’un essai de son auteur préféré, Alessandro Baricco, The Game, le Game étant ce nouvel univers numérique.
Baricco, m’explique la prof de littérature, constate dans The Game la montée d’outils – de la console Atari en passant par le Commodore 64 jusqu’à Facebook – qui ont installé dans nos vies une deuxième réalité, c’est-à-dire nos vies numériques.
Entre cette nouvelle réalité et les anciennes institutions du XXe siècle, il y a un choc, un dysfonctionnement.
Geneviève Richer cite la page 219 de The Game : « Concrètement : si on laisse son squelette intact à un système éducatif qui persiste à vouloir former de bons citoyens comme dans une démocratie normale des années 1980, il ne faut pas espérer envoyer dans le Game des joueurs préparés : il s’y briseront facilement. […] Ce n’est pas le Game qui doit revenir à l’humanisme. C’est l’humanisme qui doit combler son retard et rejoindre le Game. »
Geneviève Richer s’accroche à l’importance des mots, de la lecture, de la réflexion. Elle essaie de dire à ses étudiants : Faut pas juste voir comment Camus va vous aider à progresser au travail, mais comment votre regard sur Le malentendu va vous aider à réfléchir, comme citoyens…
Elle leur dit ça, mais elle sait aussi ce qu’un bon nombre d’entre eux pensent : ChatGPT peut très bien me résumer Le malentendu en quelques secondes…
À quoi ça sert, la culture générale, quand « The Game » peut tout vous dire, tout analyser pour vous, tout résumer ?
C’est ce monde-là, celui de ses étudiants, celui dans lequel nous basculons, que Geneviève Richer découvre depuis quelques années au contact de jeunes qui se détachent de la civilisation du mot : « C’est l’idée même de la transmission de savoirs et de la culture – soit le fondement de notre système d’éducation et des études supérieures – qui est remise en question… »
Peut-être que, comme dit Baricco, que la prof cite encore, « C’est à l’humanisme à rattraper le Game, pas au Game de revenir en arrière… »
Et Geneviève Richer répète, encore, ce mantra qui est plus une question qu’une réponse : « Tout est à réinventer. »
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.