Carney : Étoile du Nord ou cible de Trump ?

On ne sait pas trop à quoi ressemblera le statut de « membre associé » que l’Union européenne veut créer pour le Canada. Mais juste le symbole envoie un signal important.
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En se rapprochant de l’Europe, le premier ministre Mark Carney fait du Canada une étoile du Nord qui peut montrer aux pays de taille moyenne la voie à suivre pour unir leurs forces contre les agressions des grandes puissances belliqueuses.
C’est l’essence de son fameux discours de Davos, l’hiver dernier, que Mark Carney a mise en pratique cette semaine à Strasbourg, devant le Parlement européen.
Sa prise de parole pourrait créer un effet d’entraînement, car l’Australie et la Nouvelle-Zélande auraient aussi l’intention de devenir membres associés de l’UE.
Mais en même temps, le geste de Mark Carney pourrait faire du Canada une cible de prédilection pour le président américain qui n’aime pas qu’on lui tienne tête.
Donald Trump a d’ailleurs qualifié l’alliance de « geste hostile » en menaçant de cesser tout commerce avec le Vieux Continent. Rien que ça.
La planète a haussé les épaules. Elle commence à avoir l’habitude de ses déclarations incendiaires.
Oui, l’Europe a le droit de tisser des liens avec des pays que Trump voudrait garder sous sa coupe. Non, le Canada ne deviendra pas la Biélorussie des États-Unis, un État qui marche au doigt et à l’œil de la superpuissance voisine.
Mais derrière les beaux discours, il faut voir la réalité en face.
Unir les puissances moyennes n’est pas si simple. L’an dernier, l’Union européenne, la Corée du Sud, le Japon et le Viêtnam ont tous plié l’échine devant les menaces tarifaires de Trump en pensant, à tort, obtenir un accord plus avantageux.
C’est un bel exemple du dilemme du prisonnier.
Enfermez deux bandits dans des cellules séparées sans avoir de preuve claire de leur crime. Craignant d’être trahis, les complices s’accuseront mutuellement pour éviter une peine sévère, alors qu’ils s’en seraient tirés à meilleur compte en gardant le silence tous les deux.
Suivant cette célèbre théorie, les puissances moyennes sont souvent tentées de conclure des ententes individuelles, même si elles ont avantage à collaborer1.
Mais pour briser l’emprise de Trump, il ne suffit pas de se regrouper. Si les puissances moyennes ont les mains liées, c’est qu’elles sont dépendantes des grandes puissances qui utilisent leurs vulnérabilités comme levier de coercition.
Pour se libérer, c’est là-dessus qu’il faut agir.
Justement, Mark Carney propose de renforcer notre collaboration avec l’UE dans des domaines névralgiques. Par exemple, il est incroyable que nos systèmes de paiement soient dominés par des entreprises américaines. Et plus l’intelligence artificielle s’incrustera dans nos vies, plus nous serons à la merci des États-Unis.
En élargissant nos partenariats, il est possible d’explorer de nouvelles avenues pour assurer notre prospérité et notre souveraineté.
Les vulnérabilités du Canada ne disparaîtront pas du jour au lendemain.
En matière de défense, par exemple, il faudrait 10, 15, 20 ans ou même davantage pour développer une véritable autonomie permettant de mener des opérations militaires sans le soutien américain. La transition sera coûteuse et, dans l’intervalle, le Canada restera dépendant des États-Unis2.
Et d’un point de vue économique, le Canada souffre d’un manque chronique de productivité qui freine la croissance de notre niveau de vie. Le problème est complexe, mais la déduction à la productivité annoncée cette semaine est un outil fiscal qui devrait stimuler les investissements.
En revanche, le monde découvre que Donald Trump a aussi ses faiblesses.
Avec la guerre en Iran, les Américains sont à court de munitions. Le shérif de la planète a les poches vides. Le service de la dette coûte désormais plus cher que le budget de la défense. La hausse du prix du pétrole et la guerre commerciale font grimper l’inflation et les taux d’intérêt.
Pour le Canada, il ne s’agit pas de tourner le dos aux États-Unis qui seront toujours nos voisins, mais de trouver des façons de se rendre indispensable, tout en diversifiant notre risque avec d’autres partenaires.
Une alliance avec l’Europe paraît naturelle, mais il faut gérer nos attentes : les Européens ont eux aussi un biais protectionniste.
Quand le Canada a voulu retrouver un siège au Conseil de sécurité des Nations unies, les pays européens ont préféré un des leurs.
Et malgré l’accord de libre-échange signé il y a 10 ans avec l’Union européenne, il n’est pas toujours facile d’y exporter pour les PME canadiennes confrontées à des barrières non tarifaires et à une réglementation complexe.
Politiquement, l’Europe est en panne de leadership. Et les partis de droite radicale, en France, au Royaume-Uni ou encore en Allemagne, se rapprochent du pouvoir.
S’il ne veut pas être isolé, le Canada doit voir plus loin.
Brillante et immobile dans le ciel, l’étoile du Nord offre un repère stable aux gens déboussolés. Mais l’astre polaire n’est visible que dans l’hémisphère Nord.
Si le Canada veut vraiment être un repère pour les pays de taille moyenne, il doit aussi briller dans le « Sud global » qui a trop longtemps été oublié. Dans le nouvel ordre du monde multipolaire, c’est lui qui possède la balance du pouvoir.
1. Lisez le texte « Middle powers and the prisoner’s dilemma: Stephen Nagy in WGI.World » (en anglais) 2. Consultez le rapport « L’autonomie stratégique du Canada au 21ème siècle : une feuille de route »
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