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Friday, November 6, 2026

Malgré la promesse de millions, cette communauté refuse l’autonomie gouvernementale

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Ross River ne veut rien entendre : la communauté kaska située à 400 kilomètres au nord-est de Whitehorse, au Yukon, refuse de signer une entente d’autonomie avec les gouvernements qui lui aurait rapporté des millions de dollars. L'irréductible nation estime avoir bien plus à y perdre qu’à y gagner, une position qu’elle tient fermement depuis plus de 60 ans.

Le regard tourné vers la rivière Liard, Hammond Dick réajuste sa veste en cuir. Sur l’étoffe tannée, les perles brodées composent d’éclatants motifs floraux. Son visage dégage calme et sérénité. Sa force et sa détermination, elles, c’est dans ses mots qu’on les trouve.

Nous avons adopté une position ferme, lance-t-il. Cette position, c’est celle de s’opposer à la signature d’un accord-cadre pour l’autonomie de la communauté kaska de Ross River. C’est aussi celle de sa communauté sœur de Liard, située au sud, proche de la frontière avec la Colombie-Britannique et celle de White River, à l’ouest du territoire.

Hammond Dick.

Hammond Dick est un peu la mémoire vivante de Ross River concernant toute l'histoire de sa communauté et des négociations avec les gouvernements.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Une position qui n’a pas changé depuis plus de 60 ans, assume le chef de Ross River, Dylan Loblaw. Depuis toujours, les Kaskas estiment que conclure un accord sur les revendications territoriales concernant leur territoire traditionnel irait à l’encontre de leurs croyances et valeurs fondamentales.

Notre Nation n'a aucun intérêt à s'engager dans cette voie; nous avons le mandat [de nos membres] qui nous interdit de le faire, ajoute-t-il, rappelant que leur territoire n’a jamais été cédé et, surtout, jamais abandonné.

Le gouvernement yukonnais en a pris bonne note : Le conseil de bande de Ross River a clairement fait savoir qu’il ne souhaitait pas poursuivre les revendications territoriales dans le cadre de l’Accord-cadre définitif. Le gouvernement du Yukon respecte cette décision, fait-il parvenir par courriel.

Petit retour en arrière.

En 1993, le Conseil des Premières Nations du Yukon signe une entente-cadre, l’Umbrella final agreement (UFA), qui devait agir comme le cadre de référence pour les négociations des accords à venir entre chaque nation du territoire et les gouvernements.

Entre 1993 et 2005, 11 des 14 Premières Nations ont signé des ententes pour leur autonomie gouvernementale avec les gouvernements fédéral et territorial. Sur le banc sont donc restés Ross River, Liard et White River qui ont opposé leur veto.

À les entendre, signer ce document nuirait à leur autodétermination et, surtout, il n’est pas conforme à leurs enseignements selon lesquels on n’échange pas des droits inhérents contre des droits négociés.

Au fil des nombreuses années de négociations, on a relevé de nombreuses lacunes qui ne correspondaient pas aux attentes de notre peuple à l'époque. Il y avait des points dans l’UFA que nous ne pouvions pas accepter. Notre peuple ne pouvait pas y souscrire, détaille encore le chef Loblaw.

Les trois Nations intransigeantes réclament plutôt la conversion de leurs terres actuelles en réserves indiennes pour deux raisons principales : acquérir des pouvoirs de gouvernance locale et maintenir leur exemption fiscale. Rappelons qu'il n'y a aucune réserve indienne au sens de la Loi sur les Indiens au Yukon.

Les trois communautés sont établies sur des terres accordées à de simples fins administratives en vertu de la Loi sur les terres territoriales, ce qui ne leur confère aucune sécurité d’occupation ni aucun pouvoir de gouvernance.

Dylan Loblaw.

Le chef Dylan Loblaw pense que, même s'il ne remporte pas un nouveau mandat, un nouveau conseil de bande n'ira pas plus de l'avant pour la signature d'une entente avec le fédéral et le territorial.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Hammond Dick se souvient bien de toutes les discussions qui ont eu lieu. Il a pris des notes de manière consciencieuse.

Au sujet de la pêche et de la faune, par exemple, ils utilisaient des termes scientifiques comme "prélèvement total autorisé". Ce sont des termes que notre peuple ne connaît pas, dit-il.

L’aîné souligne combien il était difficile de comprendre le langage juridique et bureaucratique qui encadrait les négociations, justement. Cela les a poussés à engager de nombreux avocats et consultants, les empêchant d’avoir le plein contrôle de ces discussions et les obligeant à se reposer sur des hommes et des femmes loin de leur culture et de leur façon de penser le monde, croit Hammond Dick.

Pourtant, il assure que la Nation a négocié de bonne foi. Nous l'avons fait pour nous assurer qu'il y aurait une voie possible pour négocier notre propre accord définitif et notre propre règlement, selon nos propres modalités et pas selon celles définies par l’UFA.

Nous faisions cavalier seul.

Et encore, en 2002, Ross River décline l’offre finale du gouvernement fédéral et campe sur ses positions.

Dennis Shorty qui montre des morceaux de pierre qu'il sculpte.

Dennis Shorty parle rarement de politique, mais il a conscience de ce que sa nation pourrait perdre si elle va de l'avant avec la signature d'une entente d'autonomie.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Hammond Dick en a gros sur le cœur. Il estime que le gouvernement tente d'obliger les Premières Nations du Yukon sans accord de règlement à se conformer aux processus établis dans le cadre de l'UFA.

Il pense que les Kaskas n’ont pas réussi à convaincre les autres Premières Nations de s'unir pour contrer les pressions des gouvernements et de l'industrie visant à éroder [leurs] droits, notamment sur leurs territoires ancestraux.

Le territoire au cœur du malaise

L'idée de finaliser un traité mettait mal à l'aise les membres de la communauté, selon le chef Loblaw. Justement pour des questions territoriales.

Les membres ne voulaient pas renoncer à leur compétence sur nos terres et nos ressources.

Les signataires de l’UFA ont en effet renoncé à l’ensemble de leurs revendications, droits, titres et intérêts ancestraux sur toutes les terres et les eaux du Yukon, qui n’allaient pas être sélectionnées comme des terres visées par le règlement.

Une photo d'une route de gravelle et des montagnes.

La communauté de Ross River est accessible par la route Campbell.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Une situation qui rappelle celle des Cris et des Innus. En 1975, les Cris ont signé la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, tandis que leurs voisins, les Innus, sont restés à l’écart de cette entente. Comme les Cris, ils avaient des préoccupations concernant leurs territoires et leurs droits, même si les positions et les raisons pouvaient varier d’une communauté à l’autre.

S’inscrire dans cet accord équivaut, aux yeux du chef d’Hammond Dick et d’autres membres, à vendre leurs terres.

Nos terres ne sont pas à vendre. Elles nous ont été confiées et nous en assurons la gouvernance depuis toujours. Les protocoles de gouvernance et les coutumes que nous perpétuons ne sont pas négociables.

Il va même plus loin en soulignant le lien entre le travail et le droit de commercialisation : le chef estime que le territoire n’a pas été façonné par les Kaskas et que, donc, il n’est pas à vendre. On ne vend pas ce qu’on n’a pas façonné de nos mains, dit-il.

Même son de cloche chez l’aîné Dennis Shorty. Dans sa maison de Ross River, il préfère parler de sa musique et de sa langue, plutôt que de politique. Malgré tout, il soutient la position du chef : Nous avions [à l’époque] écouté nos aînés. Ils sont tous décédés aujourd’hui, mais ils nous ont dit : "Les enfants, ne vendez pas nos terres".

Le prix d’une entente : céder une partie du territoire

En plus, il y a une énorme différence entre le territoire non cédé des Kaskas de Ross River et celui qu’ils auraient eu selon les termes de l’UFA.

Au Yukon, les terres visées par le règlement représentent presque 41 500 km2 – sur une superficie totale de 482 440 km2 – et deviennent donc propriété pleine et entière des Premières Nations. On y abolit la tutelle fédérale.

Une vue depuis Ross River.

Le territoire traditionnel de Ross River s'étend sur plus de 60 000 km2.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Selon le chef, Ross River a des droits sur plus de 62 420 km2 et la signature d’une entente d’autodétermination aurait fait perdre à la nation 93 % de ce territoire. Le territoire traditionnel des Kaskas serait encore plus grand, selon Hammond Dick, qui a travaillé à l’élaboration d’une carte, en comptant également le territoire de la Première Nation de Liard.

La part qu'ils [les gouvernements, NDLR] nous proposaient était insuffisante. Nous voulons prendre le contrôle et gérer 100 % de notre territoire, celui qui nous a été transmis de génération en génération, affirme Loblaw.

Les Nations signataires ont également perçu des sommes en compensation de leur renoncement à une partie de leur territoire.

Ross River aurait reçu 12 millions de dollars par an, selon le chef.

Nos terres valent bien plus que n'importe quelle somme d'argent proposée. Les terres sont irremplaçables; sans terres, sans eau, sans notre faune, nous ne pourrions pas survivre.

Dennis Shorty illustre cette position avec une parabole : Un aîné est un jour parti dans le bois durant trois mois. Le gouvernement lui a donné 20 $ en poche. Il est revenu et n’avait pas eu besoin des 20 $ pour survivre, il a vécu des ressources de la terre gratuitement.

Photo d'un lac avec les montagnes en arrière plan.

La communauté de Ross River compte environ 500 membres.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ross River, tout comme sa communauté sœur, Liard, préfère donc pour l’instant chercher des ententes sectorielles ciblées (développement minier, gazier, pétrolier, etc.) ou des solutions alternatives, comme la proposition de créer une aire protégée.

L’une des particularités de Ross River est d’ailleurs le caractère transfrontalier de ses revendications territoriales qui s’étendent au-delà du territoire yukonnais. Or, l’UFA ne prévoit des négociations que sur les terres situées au Yukon.

Une autonomie qui ne répond pas aux aspirations

En choisissant de ne pas opter pour l’autonomie gouvernementale, le chef Loblaw reconnaît que Ross River demeure tributaire de la Loi sur les Indiens, qu’il qualifie de discriminatoire.

Nous aimerions l’abolir et reprendre en main la compétence et l’autorité gouvernementales sur l’ensemble de notre territoire, affirme-t-il. À ses yeux, les ententes d’autonomie gouvernementale s’inscrivent dans un programme colonial.

Pour autant, le chef respecte la décision des 11 Premières Nations du Yukon qui ont signé l’UFA, puis des ententes sur leur autonomie.

Certaines personnes en tirent profit, certes, et c'est leur décision. Nous respectons le choix qu'elles font pour elles-mêmes. C'est d'ailleurs ce que nous avons fait : nous avons choisi pour nous-mêmes, dit le chef.

Le chef Loblaw, tout comme Hammond Dick, croit dur comme fer que jamais leur Nation ne changera d’avis.

C’est l’une de nos priorités absolues et nous prenons cela très au sérieux, lance le chef, qui souligne que le refus de signer un accord avec les compensations proposées est désormais ancré dans la communauté. Et pour longtemps.

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