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Saturday, October 17, 2026

En Ukraine, les soldats au front s’estiment trahis par les États-Unis de Trump

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Accord sur le diesel, désaveu de Washington à l’égard de Volodymyr Zelensky, restriction du réseau Starlink, menace d’arrêt de la transmission de renseignements américains… Le président des États-Unis, Donald Trump, multiplie les remontrances contre l’Ukraine, et ce, en allant jusqu’à pactiser avec Moscou. Au sein de l’armée ukrainienne, le revirement de Washington est vu avec déception, mais n’entame pas la volonté de résister à l’envahisseur.

Le ciel étoilé surplombe ces corps en treillis qui s’activent à la lueur de lampes infrarouges. La nuit tombe, fraîche et silencieuse. À l’orée d’un bois de la région de Soumy, dans le nord-est de l’Ukraine, une petite unité de soldats finalise les préparatifs de mission sous la canopée d’un chêne par une douce soirée d’octobre. Vladyslav, Artem et Taras (leurs prénoms ont été modifiés ici pour leur sécurité) appartiennent à une unité de forces spéciales du renseignement militaire ukrainien. Durant six jours, il leur faudra piloter à la première personne des drones kamikazes depuis une tranchée-abri, puis harceler des airs les positions ennemies.

Le blindé qui les attend ronronne déjà. La marchandise s’y entasse. Caisses de munitions, drones empaquetés dans des boîtes, sacs lourds à faire plier l’échine… Puis à leur tour d’y grimper, serrés sur leur strapontin comme des sardines, noyés parmi l’équipement et les fusils d’assaut. Les portières claquent. Phares éteints, le chauffeur manœuvre avec le concours de lunettes de vision nocturne. Ils prennent la direction du front, dans l’obscurité discrète, pour tromper la vigilance de l’ennemi qui patrouillerait dans le ciel. Une heure plus tard, les voilà déjà terrés sous terre, prêts à dégainer leurs engins volants en catimini.

Ainsi va la guerre moderne de 2026 sur le front russo-ukrainien.

Coup de poignard

Six jours s’écoulent, la mission s’achève. Les trois soldats sortent de terre et rentrent au « bercail », à Soumy, sans ignorer le séisme géopolitique des derniers jours. Car si rien n’a changé véritablement le long du front de plus d’un millier de kilomètres, entre-temps, une autre déflagration éclatait, diplomatique celle-là. Un accord sur le diesel a été conclu entre Washington et Moscou, le 9 octobre, actant l’achat de plusieurs centaines de milliers de tonnes de carburant russe.

Artem, colosse d’une quarantaine d’années aux yeux brillants, ne trouve pas de mots plus acerbes pour qualifier ce coup de poignard américain. « L’héritage de Trump sera couvert du sang des Ukrainiens, voici comment l’histoire s’en souviendra. Il trahit l’Ukraine. En Russie, l’argent ne sert qu’à une chose : faire tourner la machine de guerre. »

Et l’homme qui a vécu pendant 10 ans aux États-Unis de poursuivre son propos tout en engloutissant un bol de riz arrosé de sauce piquante : « Trump s’est tiré dans le pied. Beaucoup d’électeurs aux vues conservatrices doivent se dire : “Mais qu’est-ce qu’il fout à ramper devant Poutine ?” Mais de là à nous forcer à capituler ou à faire des concessions, c’est impossible. Peu importe ce que diront les politiques, on ne peut pas faire abstraction de la volonté des Ukrainiens de résister. »

Aslan, soldat déployé dans la région de Soumy, éprouvé par les blessures au fil des quatre années de guerre totale, se refuse lui aussi au défaitisme. « Pour rester optimiste, quoi qu’il arrive, je pense que nos gars finiront par trouver une solution », indique-t-il. « Si les Américains voulaient que nous gagnions, ils nous fourniraient tout à temps, et même beaucoup plus. Mais ils ont leurs propres affaires à gérer, alors nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. »

À chacun son travail

Ces derniers jours, le torchon brûle comme rarement entre Kiev et Washington, et les déclarations s’enchaînent à un rythme étourdissant. Les menaces fusent. Deux jours après l’entente sur le diesel, l’Ukraine recevait une nouvelle gifle. Le 14 octobre en matinée, l’armée ukrainienne rapportait des limitations d’accès au réseau satellitaire Starlink, pourtant crucial pour la défense de Kiev et le guidage de ses drones.

« Cela pourrait avoir des conséquences pour nous, s’agissant notamment des frappes à moyenne portée [jusqu’à 700 km] », redoute Vladyslav, pilote de 23 ans. Il relativise toutefois les choses : « Il est trop tôt pour l’instant pour voir comment cela pourrait nous défavoriser. Tout cela est dommage. Mais que faire de plus ? Je ne suis qu’un soldat. Les diplomates font leur travail, je fais le mien, et nous continuerons. »

Les tensions sont virulentes, rivalisant avec l’altercation au Bureau ovale de février 2025. « Je pense qu’il est plus difficile de travailler avec Zelensky qu’avec Poutine », a lancé avec emportement Donald Trump jeudi, l’accusant par ailleurs « de faire grimper les prix mondiaux du pétrole ». « [Zelensky] n’est, pour nous, pas le bon type pour trouver un accord. Il dit qu’il veut trouver un accord, mais il ne veut pas. Je ne l’aime pas beaucoup. » Le président américain a appelé une fois de plus au « remplacement » de Zelensky, accusé de faire patiner les pourparlers de paix, alors que l’organisation d’un scrutin reste impossible pour cause de loi martiale.

De son côté, le président ukrainien n’a pas caché se sentir « trahi » par son homologue américain. Moins indulgent qu’à son habitude, il a en outre décrit comme une « grave erreur » la décision de restreindre l’accès à Starlink.

À deux semaines des élections de mi-mandat aux États-Unis, la surenchère de Donald Trump sur l’Ukraine peut-elle s’expliquer par des velléités électorales ? Ou bien par un choix assumé de se ranger du côté du Kremlin et de chercher à faire céder le pays envahi ? Quoi qu’il en soit, l’expert militaire ukrainien Oleksandr Kovalenko dénonce sans ambages « une trahison de la part du 47e président des États-Unis ». « C’est comme si Roosevelt avait négocié avec Hitler, dans le dos de Churchill, la capitulation de la Grande-Bretagne, tout en apportant une aide aux nazis et en limitant le soutien aux Britanniques. C’est une honte », poursuit-il.

De menace en menace

Une autre menace plane aussi : celle de la fin de la transmission de renseignements américains à Kiev. Le lancement de frappes récentes non détectées sur Kiev, deux jours de suite, a fait redouter une pareille rétention, bien que Washington l’ait démentie. Si un tel scénario venait à se concrétiser, les capacités de Kiev en pâtiraient nettement, aussi bien pour « les frappes en profondeur sur le territoire russe que la défense de l’Ukraine contre les attaques de missiles balistiques russes et les raids de drones kamikazes », selon l’analyse d’Oleksandr Kovalenko.

L’Ukraine pourrait-elle tenir si Washington allait jusqu’à brider totalement Starlink et sa communication de renseignements ? La question se pose, puisque les émissaires américains y ont fait allusion en coulisses. « Ce ne sera pas facile, mais ce n’est pas la fin du monde pour autant », relativise l’expert militaire, pointant notamment la dépendance de l’Ukraine en matière de renseignement américain.

« La guerre en Ukraine est un conflit extrêmement dynamique et adaptatif. Il serait plus facile de faire face à un ennemi aussi puissant et dangereux que la Russie avec l’aide de nos amis. Mais lorsque ces amis commencent à vous trahir, il ne vous reste plus qu’à vous adapter. Nous en avons l’habitude. »

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