Pas «pragmatique», court-termiste
On parlait la semaine dernière du terme « immigrant de deuxième génération » et du pouvoir qu’ont les mots de façonner nos réalités politiques. Cette semaine, il faut se parler du mot « pragmatique » lorsqu’il est employé pour parler des partis politiques et de leurs engagements sur les changements climatiques. Mark Carney serait « pragmatique ». Il faudrait que la gauche reste « pragmatique ». Les partis plus à droite nous enjoignent aussi d’adopter une approche « pragmatique ».
Le mot est fort dans le contexte nord-américain qui est le nôtre, puisqu’il s’ancre dans un empirisme anglo-saxon. Dans cette culture, le common sense (le « gros bon sens ») et les appels au pragmatisme sont pour ainsi dire synonymes de raison, de rationalité.
Or, est-ce qu’il est intellectuellement honnête de présenter le report de la lutte contre les changements climatiques comme un choix « pragmatique » ?
Je vous épargne le détail des rapports d’experts. Le Programme des Nations unies pour l’environnement nous a récemment annoncé que le réchauffement de la planète allait dépasser la limite du 1,5 degré Celsius dans les prochaines années. Un nouveau rapport du fédéral nous apprend que les répercussions du changement climatique sont désormais en bonne partie irréversibles au Canada et que les températures du pays devraient augmenter de 3,5 degrés d’ici la fin du siècle.
C’est ça aussi, le problème : les bouleversements climatiques sont particulièrement sévères lorsqu’on s’approche des pôles. Et la liste des conséquences sur le plan de la sécurité et de la santé publique est difficile à imaginer. Il y a la question des catastrophes climatiques (feux de forêt, tempêtes, inondations, canicules ou pénuries d’eau) et de leurs coûts sur les humains et les infrastructures. Il y a aussi l’effet à prévoir d’une telle instabilité sur la prédictibilité de l’économie, les grandes migrations internationales, la santé des institutions démocratiques et l’état de la diplomatie internationale dans un contexte de « polycrises ».
Je ne parle même plus du futur : nous sommes déjà les deux pieds dans ce marécage. La seule question, c’est jusqu’où on s’y enfonce.
J’en reviens au mot « pragmatique » et à la manière dont même le journalisme qui se dit « objectif » l’utilise pour décrire des leaders qui reculent sur la question climatique. Je vais rester dans la logique du « gros bon sens » et parler d’argent.
Il serait impensable pour un chroniqueur en finances personnelles de qualifier de « pragmatique » quelqu’un qui ne penserait pas à l’avenir dans la gestion de son patrimoine. On nous fatigue à qui mieux mieux en nous parlant de REER, de CELI et de gain en capital, le tout dans l’espoir que nous maintiendrons un « bon niveau de vie » même lorsque ça brasse, profiterons de nos vieux jours et en laisserons à nos enfants. On nous harcèle avec l’importance des « intérêts composés ». Pendant ce temps, on décrit comme pragmatiques des élus qui voient l’économie sur un horizon de quatre ans, en passant sous silence les risques irresponsables qu’ils prennent pour nos propres « vieux jours » — et ceux de nos enfants. Pourquoi ?
Les Anglais disent : penny-wise and pound-foolish. On hésite à investir dans des solutions maintenant, en grattant nos sous, alors que l’attente nous coûtera plus tard un bras, une jambe et quelques organes vitaux.
Il est l’heure de renverser le fardeau de la preuve. L’odieuse tâche de se justifier appartient à ceux qui emploient le mot « pragmatique » pour décrire des choix qui reviennent à se tirer dans le pied. À eux de dire en quoi sacrifier son propre avenir et les générations futures est « pragmatique ». Ce n’est plus aux gens qui écoutent la science de justifier le « réalisme » de leurs préoccupations.
On a beaucoup fait pour qu’évolue la manière de présenter l’information sur le climat. La ligne éditoriale a bougé dans bien des médias. Nier les changements climatiques ouvertement, du moins chez nous, est tombé à l’extérieur de la fenêtre d’Overton. On ne peut pas avancer une telle idée sans qu’elle soit démentie à la vérification des faits, science à l’appui. Il est désormais temps de se questionner sur des éléments de langage plus insidieux, comme cette fameuse notion de « pragmatisme ».
On cherche un vocabulaire plus exact ? J’ai envie de dire « électoraliste ». Parce qu’il est bien là, le problème, dans ce « moins pire » des systèmes que sont nos démocraties représentatives. Dans nos institutions, il n’y a que très peu d’incitatifs à réfléchir aux conséquences de ses choix politiques au-delà d’un horizon de quatre ans. Dans bien des philosophies politiques autochtones sur ce continent, on privilégie de prendre des décisions en pensant aux sept générations à venir. On n’hésite pas non plus à placer physiquement les enfants au centre de la pièce et autour de soi pendant que l’on délibère sur l’avenir : cela sert de rappel viscéral de ses responsabilités par rapport aux générations futures. Dans le contraste, on voit bien que les traditions démocratiques occidentales sont mal conçues pour stimuler la pensée politique sur le long terme — et encore moins pour la récompenser.
Si l’on trouve le terme « électoraliste » trop connoté, je suggère alors « court-termiste ». Voilà. Le débat sur les changements climatiques n’oppose pas les « pragmatiques » et les « radicaux », mais les « court-termistes » et les « long-termistes ». Il me semble que c’est là une manière beaucoup plus exacte — et, pourquoi pas, objective — de nommer les choses.
Mark Carney n’est pas « pragmatique » avec ses pipelines : il est court-termiste. Et plusieurs candidats provinciaux le sont aussi. Imaginez si, dans le cadre de cette campagne électorale, on parlait des engagements des partis politiques sur le climat (s’ils existent) en termes de vision court-termiste et long-termiste. Les connotations inconscientes, et donc la manière pour l’électorat de comprendre ces enjeux, évolueraient rapidement.
Le pouvoir des mots, n’est-ce pas. Trop souvent, on le sous-estime.
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