À la recherche du Québec : Émilise, de la politique aux oignons

DUHAMEL OUEST - Dans le coin de Ville-Marie, au Témiscamingue, il n’y a pas pléthore de restaurants. Alors, nous avons encore déjeuné ce matin à la station-service, et la caissière nous a reconnus. Curieuse, elle m’a demandé ce que nous faisions dans le coin, Ivanoh et moi.
Quand je lui ai expliqué que nous venions pour parler de la région du Témiscamingue au reste de la province, elle m’a dit avec un grand sourire : Ah ça, c’est très bien. On en parlait plus de nous quand y avait la jeune député de chez nous à Québec. Bonne journée ma chère, et à demain.
La première chose qu’il y a à savoir sur la région, c’est que les gens sont vraiment chaleureux, engageants. Mais ce qui me frappe encore plus, c’est la beauté. Le Témiscamingue est magnifique. Immenses lacs. Succession de prairies, de vallons, de champs de blé et de forêts.
Émilise Lessard-Therrien est cette jeune retraitée de la politique, la députée de chez eux qui n’est plus députée. Élue en 2012 sous la bannière de Québec solidaire, elle perd ses élections en 2018. Son parti avait alors pilé sur les orteils de beaucoup de monde du coin avec son projet de taxe orange. Après cette dégelée, elle devient, en 2023, co-porte-parole de la formation de gauche. Un poste qu’elle n’occupe que quelques mois avant que le climat ne se détériore au sein du parti et qu’elle choisisse de quitter la politique.
À 34 ans, l’ex-politicienne habite ce beau paysage de Duhamel avec son chum et ses deux enfants. Aujourd’hui, les collines sont habillées de toutes les couleurs que fournit la douceur de septembre.
Dans le potager, les oignons jaunes, blancs, rouges sont prêts à être ramassés.
Émilise Lessard-Therrien est retournée sur les bancs d’école étudier la production maraîchère. Après la politique, c’est dur de te retrouver, de te redéfinir. J’avais besoin que mes légumes poussent.

Les produits d'Émilise.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Alors que les pancartes des différents partis sont apparues sur les poteaux de la région, Émilise Lessard-Therrien a lancé un produit qui évoque les Mister Freeze
. Ce sont des glaçons du pays
faits à partir de sirop de bouleau parfumé aux plantes que l’on trouve dans la forêt derrière chez elle, comme l’achillée millefeuille ou la comptonie voyageuse.
Après la politique, j’avais envie de me cacher. J’étais maganée, mettons. J’ai fait les sucres à la petite érablière familiale, puis quand ça été terminé, j’avais encore besoin d’être dans le bois, alors j’ai entaillé des bouleaux, et c’est comme ça que ça a commencé.
Fière, la jeune agricultrice nous fait visiter son dépanneur de village qu'elle a nommé Le goût du pays
. Un dépanneur politique, poétique et pratique. Il y des produits locaux. Du beurre frais, du lait frais, des œufs frais, des légumes, du jus de fraises. Il n’y pas de dépanneur à Duhamel.
Émilise Lessard-Therrien est enracinée. Les deux pieds ancrés dans le territoire, les mains dans la terre. Et elle observe qu’au Témiscamingue, un des problèmes, c’est justement que les gens qui travaillent ici, trop souvent, ne s’installent pas dans la région. Il y a beaucoup de fly-in fly-out dans tous les domaines.

Émilise et son chien, dans le reflet de la fenêtre.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Les travailleurs de la santé, les pharmaciens font du travail par navette. Ça fait que les loyers sont chers et que la masse salariale n’est pas réinvestie dans la région. C’est très fâchant. Comme si nous étions un endroit exotique, un zoo qu’on vient observer avant de rentrer en ville.
En même temps, c’est difficile de s’installer ici
, consent-elle. Elle évoque le manque récurrent de ressources. Elle nous parle de la piscine municipale démolie, parce qu’elle était désuète. De l'hôpital de Ville-Marie, où des décisions prises très loin d’ici par Santé Québec nuisent à la population locale.
Je vous disais que le Témiscamingue est magnifique. Or, la région est à un peu plus de quatre heures de route de Toronto. Depuis la pandémie, des gens très en moyens de la capitale de l’Ontario ont découvert les bords de lacs encore sauvages, la possibilité de naviguer sur des plans d’eau immenses. Ils se font construire de belles grosses cabanes au bord de l’eau
, explique Émilise.
Elle y voit un symbole de l’écart de richesse qui se creuse au Témiscamingue. Car à côté de ces nouveaux arrivants bien nantis, il y aussi des gens qui dorment dans leurs voitures au centre-ville de Ville-Marie.

Un chalet cossu au Témiscamingue.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Guimauve suit pas à pas Émilise dans son jardin. Nous avons adopté le chien dans un refuge en Ontario. Elle a été abandonnée au bout d’une laisse, alors l’animal est colleux…
, explique la jeune agricultrice.
Devant son poulailler, Émilise évoque cette fois l’impact des spéculateurs agricoles venus d’ailleurs. L'Abitibi-Témiscamingue demeure la région où les terres cultivables sont les moins chères au Québec, ce qui attire fortement les investisseurs. Des mesures légales ont bien été mises en place pour freiner le phénomène, mais il est toujours là. Elle le voit.
Émilise doit nous quitter. Elle doit préparer des churros qu’elle fabrique avec la farine qu’elle moud dans son petit moulin et qu’elle va vendre au festival de musique émergente qui se déroule à Rouyn.
On sait que faire de la politique est difficile. Émilise Lessard-Therrien avait commencé ses études en enseignement. Elle les a interrompues pour entrer à l’Assemblée nationale à 26 ans. J’étais qui, moi? La courbe d’apprentissage a été à pic.
Mais sortir de la politique est un autre défi de taille. Après la défaite, j’avais envie de me cacher. C’est douloureux. J’avais honte. Je me sentais coupable vis-à-vis des militants. T’as pas vu tes enfants pendant des semaines de campagne électorale intense. Comment tu leur dis "maman, elle a perdu"? C’est dur.

Émilise, pensive dans sa cuisine.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Je demande à Émilise si elle est heureuse aujourd’hui, comment va sa vie familiale, conjugale. Bien
, dit-elle en souriant. Je pose la question à son chum Fred. Il sourit spontanément. Bien
.
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