Nigeria: comment des responsables politiques ont «acheté un bout d'Amérique»

Dans un rapport publié mardi 22 septembre, la Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique révèle avoir identifié 284 propriétés américaines liées à des personnalités politiques nigérianes. La plupart ont été acquises en liquide alors que les personnalités incriminées occupaient des fonctions officielles.
L'enquête « Dirty Deeds » montre comment la corruption généralisée a permis à des dizaines de personnalités politiques nigérianes de s'acheter « un bout d'Amérique », probablement grâce au détournement de fonds publics.
La Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique (PPLAAF) et l'Anti-Corruption Data Collective (ACDC) ont identifié 284 propriétés suspectes aux États-Unis, dont la valeur totale s'élève à près de 271 millions de dollars, liées à pas moins de 61 personnalités nigérianes qui occupent ou ont occupé des positions de haut niveau.
Si certains de ces biens ont été acquis sous la dictature militaire connue pour son niveau de corruption particulièrement élevé, « le retour à un gouvernement civil, en 1999, n'a pas supprimé les réseaux à travers lesquels l'influence politique et les ressources publiques sont accumulées », relève l'enquête. Parmi les personnalités incriminées, 39 ont été accusées, inculpées ou condamnées pour corruption.
« C'est une photographie d'une kleptocratie post-régime militaire », souligne encore Sonia Rolley, directrice des enquêtes pour la PPLAAF. « Parmi les profils, il y a des gens qui ont fait des carrières ou qui sont nés aux États-Unis et qui ont vu dans le retour de la démocratie au Nigeria une opportunité de se faire de l'argent via des postes politiques. »
Le « rêve américain » payé cash
Le Nigeria et les États-Unis entretiennent des liens économiques étroits. Environ 640 000 Nigérians sont d'ailleurs établis outre-Atlantique. « Il y a des États américains où l'on retrouve des communautés nigérianes très très importantes. Et, parmi elles, des responsables qui ont vraiment acheté un bout d'Amérique », abonde Sonia Rolley. Soixante-et-onze pour cent des propriétés identifiées sont concentrées au Texas, en Caroline du Nord, en Californie, en Géorgie, et dans le Maryland.
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Le rapport relève que les États-Unis sont globalement perçus comme « une destination de choix pour l'argent sale », conséquence d'un cadre législatif fragmenté où les transactions en liquide échappent souvent aux contrôles contre le blanchiment d'argent. De fait, 81 % des biens immobiliers listés dans cette enquête - soit 230 propriétés - ont été payés cash, sans emprunt bancaire, pour une somme totale s'élevant à quelque 232 millions de dollars.
La lutte contre le terrorisme, berceau de la corruption
Les données récoltées par la PPLAAF révèlent que les personnels de sécurité (militaires, policiers et autres individus travaillant dans le secteur de la défense ou de la sécurité) concentrent entre leurs mains la valeur foncière la plus élevée, soit 34 % des propriétés.
Mais le rapport montre aussi qu'un seul homme possède la majeure partie des 93 millions de dollars de biens liés au personnel sécuritaire : il s'agit de Sambo Dasuki, qui a notamment dirigé l'organisme chargé de l'impression de la monnaie nigériane avant d'être nommé conseiller national à la sécurité par le président Goodluck Jonathan, en 2012, en pleine insurrection jihadiste dans le nord-est du Nigeria.
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À compter de cette époque, Sambo Dasuki aurait détourné environ deux milliards de dollars destinés à l'achat d'armes. Par la suite, il a également été accusé d'avoir supervisé un système de contrats frauduleux qui lui aurait permis d'acquérir des biens de luxe aux États-Unis.
« La lutte contre Boko Haram a généré d'immenses dépenses dans le domaine de la sécurité et de la défense, créant de nombreuses opportunités pour des marchés publics opaques, des détournements présumés de fonds et des allégations de corruption impliquant des responsables militaires de haut rang », souligne ainsi le rapport de la PPLAAF.
Toutes les strates de l'appareil étatique concernées
En passant en revue les propriétés américaines suspectes, le document montre que toutes les strates de l'appareil d'État sont touchées par la corruption.
L'exécutif concentre par exemple 28 % des propriétés listées par la PPLAAF, soit 75 millions de dollars – et le rapport rappelle que le président, les ministres et les personnels de leurs cabinets peuvent influencer le choix d'un projet, l'allocation d'un budget, la sélection d'un prestataire, la validation d'un important contrat...
Au niveau du Parlement aussi, les soupçons de malversations sont prégnants. Dans les années 2000, des sénateurs ont par exemple été accusés d'avoir manipulé des lignes du budget national, alors que des accusations similaires ont de nouveau émergé en 2016.
Les parlementaires sont pourtant censés contrôler les dépenses publiques ou enquêter sur les irrégularités qui pourraient mettre en cause la responsabilité des membres de l'exécutif, mais « ces épisodes révèlent [au contraire] une relation marquée par la négociation, l'interdépendance et la suspicion institutionnelle ». Ces responsables politiques – et en particulier les sénateurs – détiennent le troisième portefeuille immobilier le plus important identifié par l'enquête avec une valeur cumulée d'environ 53 millions de dollars, soit 20 % du total.
Suivent les membres des gouvernements locaux, et particulièrement les puissants gouverneurs à la tête des États fédérés. Quant aux entreprises publiques, elles ne sont pas en reste, en particulier la Compagnie pétrolière nationale (NNPC), « fréquemment épinglée pour son manque de transparence » ou les trous dans sa comptabilité. La PPLAAF a ainsi découvert 10 propriétés liées à deux responsables de la NNPC achetées au moment où ils étaient en fonction.
Meilleure coopération
Les conséquences de ces malversations sur le développement national sont multiples. « Depuis l'indépendance, l'économie nigériane aurait perdu plus de 550 milliards de dollars à cause de la corruption. Certains chercheurs estiment d’ailleurs qu’il s’agit de l'un des pays les plus corrompus au monde », souligne la PPLAAF. Résultat : cette situation affecte profondément la confiance de la population dans ses institutions, le pays se classant au 142e rang des 182 pays recensés dans l'Indice de perception de la corruption 2025.
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L'enquête de la PPLAAF est « aussi destinée aux États-Unis, classés parmi les pays où le blanchiment immobilier est particulièrement élevé », avance Jimmy Kande, le directeur exécutif de la PPLAAF. Selon lui, les multiples opérations réalisées par des personnalités publiques, souvent en cash, ou grâce à des montages financiers, auraient dû « susciter la curiosité des autorités américaines qui auraient dû enquêter sur l'origine de l'argent ayant permis l'achat de ces différents biens immobiliers ».
Ce dernier relève aussi « une certaine léthargie » des autorités des deux pays face à la corruption transfrontalière. Avec ce rapport, il espère donc que « les autorités nigérianes pourront amorcer des procédures » et qu'il y aura « une vraie coopération pour que l'argent investi dans ces biens puisse profiter au peuple nigérian ».
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