"N’importe où, mais pas aux USA" : de nouvelles enquêtes dévoilent les rouages du "Bureau de la remigration" de l'administration Trump

Le 17 avril 2026, un avion qui a décollé des Etats-Unis se pose en République démocratique du Congo. 15 personnes débarquent. Ces hommes et ces femmes viennent d’Equateur, de Colombie et du Pérou, trois pays d’Amérique latine. Tous ont plusieurs points communs : ils ont vécu aux Etats-Unis, ont été arrêtés là-bas par ICE, la police américaine en charge de l’immigration et ils ont tous été expulsés manu militari vers ce pays africain où ils n’ont jamais mis les pieds auparavant.
5 jours plus tard, le 22 avril, une équipe de télévision de l’agence AFP est autorisée à les rencontrer dans un hôtel proche de l’aéroport, aux portes de la capitale congolaise. Certains acceptent de témoigner, comme Hugo Palencia Roper, un Colombien de 25 ans. Il affirme alors à l’AFP avoir passé 5 mois en détention aux USA avant son expulsion vers la République démocratique du Congo, malgré un statut de protection que lui avait accordé un juge américain. "Lorsque je suis entré aux États-Unis en 2023, on m’avait accordé une protection et une convention contre la torture" assure-t-il.
Pourtant, une fois en RDC, demander volontairement son retour vers la Colombie semblait pour cet homme la seule issue possible. A ses côtés, Gabriela, 30 ans, elle aussi originaire de Colombie, glissait alors au journaliste de l’AFP : "Ils nous acculent, parce qu’ils nous disent : Si vous n’acceptez pas le programme de retour dans vos pays vous resterez coincés dans le pétrin, ici au Congo", l’un des cinq pays les plus pauvres du monde, selon la Banque mondiale.
Hugo Palencia Ropero, 25 ans, ressortissant colombien expulsé des États-Unis, est assis devant une chambre d’hôtel à Kinshasa (RDC), le 22 avril 2026. © Luis Tato AFP
Enquête "The Deportation Project": 105 vols identifiés
Ce vol vers Kinshasa, c’est un des 105 vols de déportation de personnes arrêtées aux Etats-Unis et expulsées vers des pays tiers avec lesquels les USA ont trouvé un accord, selon la très large enquête menée par un collectif de journalistes d’investigation et chapeautée par le consortium Forbidden Stories. Son nom : "The Deportation Project".
Dans le cadre de ce projet d’investigation "nous avons travaillé avec 24 médias, 72 journalistes, pour conduire plus de 30 interviews avec des personnes expulsées et 100 interviews en tout avec des experts, des avocats", explique Léa Peruchon, coordinatrice pour l’enquête chez Forbidden Stories, au micro de RFI, média français qui a participé au projet.
Les médias participants viennent d’Europe (RFI, France 24, ZDF, …), des Etats-Unis (Washington Post, Frontline/PBS, …), d’Amérique latine (Proceso, Plaza Pública, …) et d’Afrique (Inhlase Centre for Investigative Journalism, Opinion-info.cd, …).
Au moins 25.000 personnes concernées
Le collectif décrit une des décisions phare de la politique d’expulsion massive voulue par le président actuel des Etats-Unis et documente les accords passés par l’administration Trump dans ce cadre-là. Le but, explique Léa Peruchon sur RFI, c’est de "renvoyer les personnes qui ne peuvent pas être renvoyées dans leur pays d’origine pour des questions de risque, de persécution dans ces pays-là, vers d’autres pays, dans des pays dits tiers. On les appelle comme ça dans notre enquête."
Au total, l’enquête identifie au moins 25.400 personnes qui ont été expulsées vers ces pays tiers depuis janvier 2025, soit depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. La grande majorité a été renvoyée vers le Mexique, mais selon France 24, qui a participé à l’enquête, "au moins 5447 personnes au 31 août 2026 ont été envoyées aux quatre coins du monde par le biais de vols d’expulsion".
"Les premiers accords comprenaient des vols vers le Costa Rica transportant des migrants de Chine, de Russie, d’Iran et d’Afghanistan, ainsi qu’un vol vers le petit royaume africain d’Eswatini avec des migrants du Vietnam, du Laos, de Cuba et de Jamaïque" précise le Washington Post, ce qui permet de comprendre la mécanique et la logique de cette politique.
Un des objectifs de cette démarche journalistique, explique Florence Maurice, journaliste au service Afrique de RFI qui a aussi participé à cette enquête, "c’est de rétablir les faits face au récit très caricatural que fait l’administration américaine de ces personnes en les présentant comme les pires des pires."
La majorité "bénéficiait d’une protection accordée par un juge américain"
En donnant la parole à ces personnes et en étudiant leur parcours, Florence Maurice a constaté que "très peu avaient un casier judiciaire. Celles qui en avaient souvent avaient purgé leur peine. D’autres travaillaient aux États-Unis depuis dix ou quinze ans".
Au micro de RFI, elle ajoute que la majorité de ces personnes "bénéficiait d’une protection accordée par un juge américain". Les personnes concernées par ces jugements ne pouvaient pas être renvoyées dans leurs pays d’origine car elles n’y seraient pas en sécurité pour une série de raisons que la justice américaine avait identifiées.
Des policiers de la police nationale libérienne montent la garde autour d’un avion transportant des migrants expulsés des États-Unis. Aéroport international Roberts de Harbel – Liberia, le 20 août 2026. © Phill Magakoe – AFP
Les accords discrets de l’administration Trump
Pour mener à bien ces expulsions très controversées, l’enquête démontre que l’administration Trump a signé des accords discrets avec 35 pays pour qu’ils accueillent des personnes n’ayant aucun antécédent avec eux.
"Au 31 août 2026, 28 pays situés sur six continents avaient ainsi déjà reçu des citoyens de pays tiers" explique France 24. "Par ailleurs, l’administration Trump avait conclu des accords permettant l’expulsion de ressortissants de pays tiers vers sept autres pays, sans que des transferts n’aient encore eu lieu".
Le média Français a particulièrement suivi la situation dans des pays comme le Ghana ou l’Eswatini, petit royaume enclavé entre l’Afrique du Sud et le Mozambique.
Les promesses de l’administration Trump aux "pays tiers"
Les auteurs de "The Deportation Project" ont aussi tenté de savoir quelles étaient les contreparties proposées par l’administration Trump aux "pays tiers" concernés, pour les convaincre d’accepter de recevoir sur leur territoire des personnes expulsées par les Etats-Unis.
Les avantages concédés varient fortement selon les pays, mais les journalistes de Forbidden Stories en ont détaillé plusieurs. Un exemple concret : le Cameroun. Dans cet article, Forbidden Stories détaille les relations entre les Etats-Unis et l’Etat camerounais dans le cadre de ce dossier.
On apprend qu’un document de coopération a été signé entre les deux pays le 16 décembre 2025. Ce même jour, précise Forbidden Stories, "les États-Unis ont approuvé un programme d’aide sanitaire de cinq ans au Cameroun, d’un montant de près de 400 millions de dollars. Un mois plus tard, le département d’État a annoncé qu’il verserait également 30 millions de dollars au HCR au Cameroun afin de faciliter le retour volontaire des réfugiés et de lutter contre l’immigration clandestine".
Au mois d’août, avant la publication de cette enquête, des journalistes de la chaîne publique allemande Deutsche Welle avait rencontré Elvis Ngolle Ngolle, ancien ministre camerounais et membre titulaire du comité central du RDPC, le parti au pouvoir dans le pays. Il donnait sa version en affirmant que "en tant qu’amis et bons partenaires, si l’Amérique a besoin d’expulser certaines personnes qu’elle souhaite expulser et qu’elle veut pour cela passer à travers le territoire du Cameroun, dans une relation de partenariat, de respect mutuel, le Cameroun n’a aucune raison de dire non".
Des expulsés menacés de persécution dans leur pays
Au Cameroun, la Deutsche Welle a aussi rencontré trois femmes qui avaient fui le Ghana vers les Etats-Unis en 2024. Ces trois personnes, membre de la communauté LGBTQIA +, avaient obtenu un statut de protection aux USA car elles risquaient d’être persécutées dans leur pays d’origine en raison de leur orientation sexuelle. Au Ghana, les relations entre personnes de même sexe sont interdites par une loi datant de l’ère coloniale.
En janvier dernier, ces trois femmes ont été expulsées vers Yaoundé. Elles faisaient partie d’un groupe de 36 personnes expulsées par l’administration Trump et qui n’ont aucun lien avec le Cameroun. "Ces personnes ne peuvent pas retourner dans leurs pays d’origine car elles craignent pour leur vie. Ici au Cameroun, elles ne sont pas non plus les bienvenues. Face à ce dilemme, beaucoup ne savent tout simplement pas quoi faire" expliquait alors Joseph Fru, leur avocat, au micro de DW.
Ces trois femmes sont membres de la communauté LGBTQ + du Ghana qui ont fui la persécution dans leur pays natal et sont arrivées aux États-Unis en 2024. Elles ont été expulsées vers le Cameroun. © Deutsche Welle (DW) – août 2026
Le "Bureau de la remigration": une "rupture extraordinaire"
Plus largement, dans le cadre de l’enquête "The Deportation Project", le Washington Post a analysé comment l’administration Trump a transformé le fonctionnement du Bureau de la population, des réfugiés et des migrations du département d’Etat américain en créant en son sein un "Office of Remigration" ("Bureau de la remigration").
15 employés travaillent dans cette structure qui "marque une rupture extraordinaire dans la politique étrangère américaine, inversant l’engagement de longue date du pays à réinstaller les réfugiés dans le besoin en une focalisation intensive sur leur expulsion du pays" écrit le Washington Post.
Le journal insiste sur le nom choisi pour qualifier ce bureau, utilisant un mot, "remigration", très polémique et "popularisé par les nationalistes blancs en Europe qui cherchent à expulser les minorités raciales et les immigrés".
Au total, selon l’enquête du Washington Post, qui cite des documents internes encore jamais consultés, l’administration américaine "avait prévu au moins 410 millions de dollars pour faciliter les accords avec 35 pays. Sur cette enveloppe, 81 millions de dollars correspondaient à des paiements directs à 13 gouvernements étrangers".
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