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Monday, September 28, 2026

Mensonges et intox

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Sous le couvert de l’anonymat, un inconnu a publié en février sur un site américain obscur des propositions de déstabilisation du Canada, suggérant d’utiliser comme leviers les revendications autochtones et l’indépendantisme québécois et albertain. Mais cette déstabilisation ne pourrait réussir, insistait l’auteur, tant que Donald Trump attaquait publiquement le Canada, car cela renforçait l’unité du pays. De toute évidence, le conseil ne fut pas suivi.

Voilà la totalité de ce que contient le dossier « ingérence américaine dans l’élection québécoise ». Il n’y a rien d’autre. Comment est-on passé de l’existence de ce texte de politique-fiction de février (dont j’avais fait état dans Le Devoir en mars), à un cycle de nouvelles de vendredi, samedi et dimanche consacré à l’ingérence américaine préoccupante dans notre élection ?

D’abord, il fallait des mensonges. On sait maintenant qu’en septembre, des membres de l’équipe Fréchette ont tenté d’intéresser des journalistes à ce vieil article, sans succès. Changement de tactique. Deux « sources » proches de la première ministre, puis un porte-parole de la CAQ, ont prétendu aux journalistes du bureau d’enquête de Québecor que Québec avait obtenu des « informations hautement préoccupantes et troublantes ».

Dans cette version, mensongère, une autorité fédérale aurait entraîné son vis-à-vis québécois dans un lieu sûr, sans cellulaire, pour lui faire ces révélations. La première ministre avouera ensuite le contraire. C’est son bureau qui a communiqué avec le fédéral, et non l’inverse.

Ravie de voir sortir cette bombe, la machine à intoxication s’est mise en branle. En point de presse vendredi, puis sur ses réseaux sociaux à 13h26, Christine Fréchette affirme : « Des informations sérieuses ont été rendues publiques aujourd’hui concernant des risques d’ingérence étrangère dans l’élection québécoise ». C’est faux, aucune « information sérieuse » n’existe. Elle dit être à ce point « préoccupée de ce qu’[elle entend] » qu’elle souhaite « s’entretenir avec Mark Carney ».

S’entretenir de quoi ? De l’opération d’intoxication lancée par son propre bureau ? D’un article écrit en février dont Trump n’a pas tenu compte ?

Lorsque Christine Fréchette travaillait avec moi au CERIUM, elle était spécialiste des affaires américaines. Elle sait très bien qu’un article d’un think tank inconnu ne constitue en rien une « information sérieuse ». Le bureau de Carney est heureux de dire qu’il « prend très au sérieux l’ingérence étrangère, ainsi que la menace d’une telle ingérence ».

Il omet d’indiquer que, malgré la vigilance constante et contrairement à ce qu’on observe dans la campagne albertaine, aucun indice ne laisse croire à une influence directe ou indirecte américaine dans notre campagne. Sa ministre des Relations extérieures est cependant obligée d’admettre qu’aucun indice n’existe.

Vendredi soir, tous les téléspectateurs ont été informés que la classe politique québécoise et le premier ministre canadien sont préoccupés par l’ingérence américaine. La nouvelle ouvre les journaux télévisés et s’affiche sur les sites de tous les médias qui se font les relais de la campagne d’intoxication, tout en citant ceux qui critiquent les sorties de la première ministre et la mettent en doute.

Ils acceptent donc le cadre donné. Un traitement exact sur le plan journalistique de notre connaissance du dossier en soirée aurait dû, à mon humble avis, se présenter comme suit : « Sur la base d’un article anonyme américain publié sur Internet il y a sept mois, la première ministre Christine Fréchette s’est d’abord dite très préoccupée par les risques d’ingérence américaine puis, en début de soirée, a effectué un virage en épingle à cheveux, et s’est rétractée en affirmant qu’il n’existait aucune preuve de cette ingérence ».

L’intérêt s’est déplacé depuis la fausse nouvelle de l’ingérence vers les porteurs de la fausse nouvelle, Mme Fréchette et son équipe. Ils sont victimes de l’effet boomerang. Cela signifie-t-il que la diffusion d’une crainte d’ingérence américaine s’est dissipée ? Non.

Une rumeur, même démentie, a un réel impact sur l’opinion. Surtout sur la part de l’électorat qui vote, mais dont l’information est fragmentaire. Combien sont-ils ? En appliquant la moyenne du taux de participation des trois derniers scrutins, on atteint 4,4 millions d’électeurs probables. Combien de gens ont écouté un des trois débats ? 2,9 millions. Nous nous retrouvons avec 1,5 million d’électeurs. Cela correspond à d’autres évaluations qui estiment qu’entre le tiers et la moitié des électeurs ne suivent généralement pas l’actualité. Ils prennent leur décision à partir de conversations avec leurs proches, d’impressions générales, d’infos et de rumeurs.

C’est à eux, qui sont facilement impressionnables, que l’intox est destinée. La grande victoire de l’opération caquiste fut de faire insérer, dans la plupart des grands médias audiovisuels et écrits, l’idée que les Américains auraient pu avoir l’intention d’illégalement financer le Parti québécois, une des propositions de l’article anonyme de février. Cela n’a pas eu lieu. Mais pour un propagandiste politique, faire entrer dans les têtes la notion même de la possibilité de cette ingérence, quelles que soient les dénégations, est une victoire colossale.

L’important dans l’intox, c’est de semer, puis d’entretenir le doute. Ce dimanche encore, Mme Fréchette continuait à présenter le texte anonyme de février comme issu du gouvernement Trump, ce qui est faux. Mais cela n’a d’importance que dans les luttes serrées. Or, on sait que le déplacement de 1 % du vote peut faire basculer à lui seul une poignée de circonscriptions et faire la différence, le 5 octobre, entre un gouvernement péquiste minoritaire ou majoritaire. Si M. St-Pierre Plamondon est minoritaire, on ne pourra jamais affirmer clairement que l’intox lancée à deux jours du vote par anticipation en est responsable. On ne pourra cependant jamais dire le contraire.

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